livre #02 | pas comme les autres

ranger Atlas | Atlas toujours si grand livre qu’on ne sait pas où l’installer, étagères pas assez hautes, d’où souvent disposé à plat | Atlas pas comme les autres | ne rentre pas dans les cartons de déménagement, alors lui fabriquer un emballage tout exprès comme pour les tableaux | Atlas trop lourd pour l’enfant, presque plus large que l’écart entre ses bras, il lui faut une grande table pour l’ouvrir ou alors au sol pour y plonger, l’enfant ne peut pas le regarder au lit juste avant de s’endormir | il aime y contempler le lointain, l’ailleurs, l’inconnu, l’étranger, les immensités, les continents, les océans, parfois les constellations d’étoiles

alors les couleurs | le bleu pour la mer et la glace, le vert et tous les dégradés de jaune orange rouge jusqu’au brun qui lui donnent à imaginer les forêts tropicales les déserts les continents brûlants ou assoiffés les continents démunis ou gelés, aujourd’hui il faudrait inventer une couleur spécifique pour la glace parce que les banquises et les glaciers, ça n’est pas la même chose que de l’eau qui court | Atlas pas comme les autres, n’existe pas sans couleurs | le bleu pas que pour les océans, aussi pour les rivières les fleuves les méandres les deltas, et il faudrait une autre couleur pour les marécages et les zones humides qui disparaissent trop vite, d’ailleurs il va falloir arrêter là aussi de les abimer sans compter qu’il faut toujours savoir où mettre les pieds

pour ce qui est des mots  | Atlas parle toutes les langues de la terre | les mots y désignent aussi bien pays montagnes plaines vallées d’altitude îles îlots archipels courants dorsales volcans villes bourgades métropoles bois forêts falaises | Atlas drôle de grand livre pour voyager | il fixe la réalité d’une époque, la vision des hommes à un moment donné de l’histoire, et s’il donne une idée précise des frontières, c’est un peu comme on fixe le prix du pétrole ou de la soie, tout change si vite, tout se détruit, se transforme, les révolutions et les guerres modifient les contours et le nom des pays et certains même qu’on supprime sans compter qu’on privatise certaines îles et les affleurements de dinosaures fossiles

et il suffirait | d’un tsunami, d’une grande sécheresse, d’une simple éruption volcanique qui inonderait de ses gaz et fumées toxiques toute une moitié de la planète pour qu’aussitôt les arbres meurent et les champs de céréales et les vergers et les hommes aussi | alors toutes les couleurs disparaîtraient, laissant les continents dans l’ombre et les pages d’Atlas couleur de cendre — mais je ne pensais vraiment pas en arriver là, enfin comment imaginer le livre d’une terre qui se meurt ?

Illustration : fragment d’une ancienne carte du monde (domaine public)

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

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