#livre #02 l Pas d’Atlas

Je n’ai pas souvenir d’un atlas dans la bibliothèque familiale. Je n’ai pas souvenir d’en avoir déjà seulement ouvert un seul. Je n’ai pas souvenir de ces livres immenses, lourds et, magnifiques qu’il fallait porter à bout de bras, poser sur une table ou sur le sol en bois. Et, de son corps, attraper la couverture afin de le déplier en prenant mille précautions pour ne pas déchirer, voire marcher sur la page de garde. Non, je n’ai pas souvenir d’avoir parcouru de mes yeux, de mes doigts, les tracés de couleurs, m’emportant d’un pays à l’autre, vastes étendues inconnues, où j’aurai laissé mon imagination rêver qu’un jour, je pourrai, pour de vrai, m’y rendre. Non, je n’ai pas souvenir de ce livre, ni de ces voyages rêvés, ni même de savoir où se trouve tel ou tel pays, ce qui par ailleurs, m’avait valu une honte scolaire à l’heure où collégienne, j’aurai dû savoir où je me trouvais mais. Que voulez-vous ? C’est dans un autre monde que je vivais, un monde inexistant, fait non pas de pays, les pays de mon atlas n’avaient pas d’existence et je ne pourrai pas les dessiner mais un monde différent. Et pourtant, je sais bien, qu’à quelques heures de train ou d’avion, il est délicieux de fouler telle ou telle terre, plonger ses pieds dans la mer bleue des îles ou se laisser tremper par le déluge des tropiques, mais mon atlas à moi est fait de forêt, de promenades parmi les feuilles, de branches cassées, de rues et de mer parfois. Fait de chemins foulés sans relâche, de mille détails que je connais par coeur et qui pourtant, ne cesse inlassablement de me réenchanter. Je n’ai pas de souvenir de tout cela mais cela ne veut pourtant pas dire qu’il n’y en avait pas.

A propos de Clarence Massiani

J'entre au théâtre dès l'adolescence afin de me donner la parole et dire celle des autres. Je m'aventure au cinéma et à la télévision puis explore l'art de la narration et du collectage de la parole- Depuis 25 ans, je donne corps et voix à tous ces mots à travers des performances, spectacles et écritures littéraires. Publie dans la revue Nectart N°11 en juin 2020 : "l'art de collecter la parole et de rendre visible les invisibles" voir : Cairn, Nectart et son site clarencemassiani.com.

8 commentaires à propos de “#livre #02 l Pas d’Atlas”

  1. et c’est sans doute pour ces « mille détails » que nous sommes tous ici, à tenter d’en rendre le compte le plus exact qu’il nous est possible — et de nos « par cœur » aussi certainement

  2. allons ensemble en promenade, si tu veux bien, dans les allées qui courent dans les forêts et faisons craquer sous nos pieds les feuilles sèches et les branches et puis levons les yeux vers les canopées pour y voir mille couleurs irisées…
    dans la douceur d’une fin d’après-midi…
    merci Clarence pour tous ces souvenirs dont on ne souvient pas

  3. Un atlas fait de forêts et de promenades parmi le feuilles ! Quelle richesse ces atlas-là !

  4. J’aime bien ce texte qui commence par l’énumération des souvenirs que l’on n’a pas, de ce que le corps ferait s’il en avait ou avait dû faire et oublié, quand arrive tout à coup je vivais dans un monde inexistant, j’adore. Tout ce que tu ouvres ainsi. Très inspirant, merci. Je me sentais perdue avec mon atlas à moi, lourd, moche et sans doute jeté, donné, abandonné, perdu. Tes mots sur le corps lui rend vie pour un instant.

  5. Merci de nous rappeler que nous avons tous un atlas personnel, dissimulé, secret, (comme un pays imaginaire qu’on nommerait littérature ?)

  6. Quels agréables non-souvenirs ! Préférer la réalité de notre existence plutôt que les rêves qu’on a pu faire, la poésie du réel. Merci pour ce voyage.

  7. Merci Clarence pour cette balade inspirée et inspirante, quel plaisir de savoir qu’au fond nous ne sommes jamais seul… en poésie.

  8. Superbe ce Pas d’atlas. Et riche aussi.
    C’est un beau moteur d’écriture de partir de cette négation.
    J’aime : les pays de mon atlas n’avaient pas d’existence et je ne pourrai pas les dessiner mais un monde différent.
    Dans ce différent on rêve de s’y retrouver.
    Merci