Il se demandait :
- Arrivé à la frontière du monde, tout au bord, ne tombe-t-on pas dans le vide ?
Le globe terrestre posé sur le bureau près de la fenêtre avait un air penché et ça l’inquiétait. Quant à la vieille carte murale suspendue derrière la maîtresse, elle recevait à chaque cours de géographie les coups secs de sa longue règle. Cela le faisait frissonner. Une question de qualité de papier peut-être.
Elle lui demandait :
- Nestor, ce pays, là, comment s’appelle-t-il ?
Alors, commençait le supplice – les talons de la maitresse scandaient chacune des syllabes de sa question et s’approchaient de lui en même temps que ses sourcils insistants le fixaient. Face à ce rituel géographique insupportable, les lunettes de Nestor s’embuaient, son corps rabougri se recroquevillait et plongeait en apnée dans l’ébullition d’un océan d’angoisse. Il attendait patiemment que l’orage prenne fin, et que la voix finisse par s’éloigner. Il ressortait de ce tsunami, essoufflé, en nage, essuyaient maladroitement ses lunettes. Quant à la maitresse, appuyée à la petite table du fond de la classe – à quelques centimètres de lui – soulevait un éventail de feuilles de papier-perforé informatique empilé là, et dans un bruissement réconfortant, en découpait quelques-unes, et les lui tendait. Nestor se levait pour aller chercher des pots de crayons de couleur, de feutres, des tubes de peinture et quelques pinceaux, remplissait un verre d’eau, celui de la veille devenu trouble à force, et, se mettait au travail. La maîtresse du coin d’un œil désespéré, l’observait quelques instants encore en se demandant ce que cet enfant allait devenir.
Nestor commençait invariablement par faire disparaître la trouée qui bordait la feuille d’ouest en est, en crayonnant ses contours en bleu. A peu près rassuré, il traçait ses motifs, et aucun n’était géométrique. Ses joues rosissaient de plaisir au point de s’oublier parfois, et par instants, de se lever animé d’une joie qui le dépassait. Face au silence interrogatif et persifleur des élèves de la classe qui inmanquablement et d’une même tête se retournaient, il se rasseyait dare-dare. En début d’année, il avait voulu offrir ses dessins à ses camarades. Et puis, il s’était demandé :
- Ne voient-ils donc pas que c’est là, ma terre ?
La maitresse classait à chaque fin de trimestre les dessins des élèves dans une grande pochette individuelle. Elle collait dessus une étiquette avec le prénom de l’enfant. Celle de Nestor à vue d’œil, était la plus conséquente. Il l’avait fièrement glissée sous le bras, et heureux de pouvoir partager son monde avec sa maman avait filé au plus vite.
D’entrée de jeu, la mère avait été ébahie. Muette, elle caressa de ses doigts la multitude de signes indéchiffrables, et passa d’une planche à l’autre en parcourant les aplats colorés ou sombres d’où surgissaient des formes étrangement entrelacées. Elle remarqua qu’aucune place n’était laissé au vide, sauf les petits trous des bords est et ouest de la feuille. Elle reconnut le monde de Nestor bien qu’il lui restait « terra incognita ». Elle y vit le beau, le tâtonnement d’une puissance créatrice, et admit sans retenue qu’elle n’entendait rien à cette langue.
Elle expliqua la signification du mot « ATLAS » à son fils. Elle guida ses petits doigts pour qu’il le dessine en lettres capitales sur l’étiquette, sous son prénom. Ce fut l’aleph de son écriture. Et, créer un atlas, devint l’ambition de sa vie.
La mère acheta des blocs de papier-dessin sans trous.
Grand, jamais Nestor ne voulut voyager – je veux dire se déplacer lui-même. Il travaillait dans une grande bibliothèque et en était très heureux. Il y tamponnait au plus vite des piles de livres pour pouvoir dès son travail terminé, lire l’un ou l’autre des ouvrages répertoriés. Ce quotidien, rôdé, lui convenait parfaitement. A tel point que je devais souvent lui rappeler que la journée était terminée. De derrière ses lourdes lunettes, ses yeux semblaient découvrir ma voix. Alors, lentement, avec minutie, il glissait un marque page dans la pliure de son livre en cours, le rangeait dans le tiroir de son bureau, et s’acheminait vers chez lui. Il habitait à deux pas de la bibliothèque. Après un frugale repas du soir qu’on lui livrait, il dessinait, peignait des cartes, les peuplait d’histoires, de toutes celles dans lesquelles ce jour-là, il avait plongé en lisant.
Nestor entra dans sa période biblique. Il commença par l’Ancien testament. Entre mer méditerranée et mer rouge, à coups de grandes hachures verticales, il imagina le croissant fertile de la Babylonie, de l’Assyrie et de la Palestine ainsi que tous les royaumes à l’est du Jourdain. Il avait peint les territoires en altitude couleur sable, puis délimité avec des pointillés rouges millimétriques le désert de Syrie. Enfin, d’une ligne plus appuyée, rouge sang, il avait tracé la route empruntée par Abraham, à qui l’ordre avait été donné de quitter avec sa famille et son troupeau, sa terre natale pour se rendre dans le pays que Dieu lui montrerait. La suite vous la connaissez.
Nestor ne datait ni ne signait ses productions picturales. Dois-je vraiment préciser qu’il n’accordait que très peu d’importance à la chronologie ou à la véracité historique – sauf à empiler avec grand soin ses productions, et à chaque fin de trimestre les rassembler dans une pochette confectionnée par lui-même ?
Quand Nestor tomba sur l’œuvre de Thomas More, et se mit à lire avidement Utopia, traité sur la meilleure forme de république et sur une île nouvelle, il voulut lui aussi chercher sa cité idéale. Il rêvait que les hommes, bons ou méchants puissent chercher ensemble la sagesse, partager leurs richesses, et que les guerres fratricides n’existent pas. De là, partit sa longue période mythologique.
Il traça avec soin les découpes du littoral de la Grèce antique, son relief fragmenté, s’attarda sur les hauteurs de l’Olympe, s’appliqua à placer toutes le cyclades en mer Egée, et Troie sur son pourtour. Il s’abreuva des textes de l’Iliade et de l’Odyssée, voulut s’opposer au cours du destin querelleur d’Achille et d’Hector, des tragiques guerres entre Achéens et Troyens. Il dut se résoudre à laisser son pinceau traverser le chaos entre Gaïa, Oranos et Eros et la violente domination des titans. Il s’embrouilla sur ses cartes entre les traits de chronos, les corps de soldats transpercés au combat et éparpillés sur des champs de bataille entourés des flammes et des clameurs lointaines de cités englouties. Il s’affligea avec une sincérité déconcertante de la chute de Troie. En lisant les pièces d’Eschyle, d’Euripide et de Sophocle, il se prit étonnement d’empathie pour Agamemnon persuadé de devoir sacrifier sa fille Iphigénie, et de Clytemnestre sa femme vengeresse.
Il survola les comédies d’Aristophane, Les vies parallèles de Plutarque et les chants de Virgile. Il suivit la route d’Enée, sa traversée tempétueuse en méditerranée vers l’Afrique et la Sicile, se désola de ses amours impossibles avec Junon. Il s’arrêta au chant VI de l’Eneide, descendit avec lui et la Sibylle jusqu’aux enfers, peignit le Styx et les âmes errantes sur le champ des pleurs. Il en remonta par la porte d’ivoire et comprit viscéralement le besoin de silence d’Enée, mais se fâcha quand il découvrit son sentiment de supériorité en livrant bataille à la conquête du Latium.
Nestor en était à sa trentième pochette, et n’avait pas encore complétement renoncé à tout idéal de cité utopique. Avec un dépit grandissant il avait certes admis l’implacabilité de l’histoire biblique, des Atrides et le détour héroïque des prophéties guerrières des oracles gréco-romains. Mais il voulut se défaire de ces périodes sanguinaires à répétition, et bifurqua vers l’imaginaire de créatures chimériques reproduites dans des encyclopédies parues avant le 18e siècle. Certes, elles l’effrayaient, mais malgré tout, son pinceau trouvait là des mondes qui l’inspiraient, n’appartenant ni aux Champs Elyséens, ni au Gan Eden.
Nestor entra dans sa période sous-marine, et se mit à lire des romans d’aventure, choisit Vingt mille lieues sous les mers, et partit explorer de nouveaux mondes.
Cette corne de narval effrayante apparaissant aux quatre coins des mers du monde, lui semblait une arme défensive légitime pour survivre à la méchanceté du monde. En secret, à ses côtés, il rivalisait de son sexe en extension et bravait fièrement la frégate de l’Abraham Lincoln de la marine américaine. Il devenait le capitaine Nemo convaincu de devoir fuir le monde de la surface. Il s’identifiait tout autant à Aronnax, l’un des trois naufragés recueillis sur le Nautilus, un chercheur passionné, s’enflammait en s’imaginant découvrir des îles désertes ou des trésors engloutis, rencontrer des pirates chinois et chasser avec eux des calamars géants. Mais là encore, Nestor réalisa que la conviction d’être dans son bon droit l’emportait, et que c’est l’aigreur et l’esprit vengeur du capitaine qui finissaient par faire loi. Il en voulut terriblement à Jules Vernes et, lui tourna le dos. Il continua cependant de dessiner des ballons extraordinaires survolant des cartes de fonds sous-marins au centre de la terre, mais, le fameux capitaine avait disparu définitivement de son Atlas.
- J’ai renoncé, à dieu ; aux oracles ; aux héros ; …
Quelle aventure !