# Le livre comme fiction # Le monde selon Nestor

Martin Vargic. Map of the littérature II.

Photo prise lors de l’exposition « Cartes imaginaires. Inventer des mondes ». BnF. 2026

  • Arrivé à la frontière du monde, tout au bord, tomber peut-être / il y a moi, tellement en moi, que le Monde extérieur, me reste inconnu / quel nombre de centimètres, de mètres entre l’espace de moi et l’extension de moi –  entre le dedans et le dehors ? / mesurer à l’intensité plutôt qu’au métrage / marcher, peindre, dans l’enchevêtrement interminable de ma peur aveuglante / une cartographie possible ? /

Le globe terrestre posé sur le bureau près de la fenêtre avait un air penché et ça l’inquiétait. Quant à la vieille carte murale suspendue au mur de la classe, près de la porte, elle recevait à chaque cours de géographie les coups secs d’une longue règle serrée dans le poing de la maitresse. Cela le faisait frissonner. Le granulé de la carte sans doute – Nestor, ce pays, là, comment s’appelle-t-il ?

Commençait le supplice – les talons de la maitresse l’approchaient en martelant le sol à chacune des syllabes de sa question. Ses sourcils le fixaient. Nestor plongeait en apnée dans l’ébullition d’un océan d’angoisse. Ses lunettes s’embuaient. Son corps déjà rabougri n’en finissait pas de se recroqueviller. Il ressortait de ce tsunami, essoufflé, en nage, et, confus essuyait nerveusement ses lunettes. Quant à la maitresse, appuyée à la petite table du fond de la classe – à quelques centimètres de lui – bouche serrée, elle soulevait un éventail de feuilles perforées informatique – cet instant réconfortant du découpage, c’était le signal. Nestor se levait, allait chercher ses pots de crayons de couleur, quelques feutres – tubes de peinture et pinceaux, et remplissait un verre d’eau – celui de la veille devenu trouble à force. La maîtresse d’un sourcil relevé, l’observait encore quelques instants en se demandant ce que cet enfant allait devenir, puis l’oubliait jusqu’au lendemain.

  • Une épaisse écume grise se brise à mes pieds / noyer ma détresse en me fichant des bords du monde / depuis le commencement, larmes de paupière derrière mes lunettes à double foyer / mes yeux, ma peau sont les zones de contact qui perçoivent et accueillent le monde du dehors / recevoir en retour ? /

Nestor assis au bord de sa chaise commençait invariablement à crayonner en bleu les contours troués qui bordaient sa feuille d’ouest en est, traçait ses motifs – aucun n’était géométrique. Par instant, il s’oubliait et se levait transporté de joie. Face au silence interrogatif et persifleur des petits yeux des élèves de sa classe, qui d’une même tête se retournait, il se rasseyait dare-dare.

  • Mes crayons grattent la croute continentale / j’invente des territoires / frontières de peau sur frontières géographiques / des murs visibles ou pas, à la sortie d’une tente, au seuil d’une maison / parcelles devant ou derrière une haie / tracés d’une commune, vallée, région, nation, mer / des continents / gouttes de sueur dégoulinant le long de ma grande carcasse / la tête baissée, je traverse le règne de l’infini / et, à quelques millimètres de moi, côtoie l’infiniment petit / l’insolente force du dédain / une échelle d’un point de vie de soi à soi, et de soi englobant le monde / la lumière blanche des néons clignote et mon visage froid et maladif s’y fragmente / à mes oreilles, le silence / j’ai cette chance /

La maitresse classait à chaque fin de trimestre les productions des élèves dans une grande pochette individuelle. Elle collait dessus une étiquette avec le prénom de l’enfant. Celle de Nestor était à vue d’œil la plus conséquente. Il l’avait fièrement glissée sous son bras droit. Heureux de pouvoir partager son monde avec sa maman, il avait filé.

D’entrée de jeu, la mère fut ébahie. Muette, elle avait caressé de ses doigts les aplats colorés ou sombres des peintures de son fils – tant de formes étrangement entrelacées et de signes indéchiffrables. Elle avait remarqué qu’aucune place n’était laissée au vide sauf l’incontournable trouée d’est en ouest de chacune des feuilles. Elle avait reconnu là, la terra incognita de Nestor. Et bien qu’elle n’entendît rien à cette langue picturale, elle y avait vu le beau.

En langue des signes, elle expliqua la signification du mot « ATLAS » à Nestor. Elle guida ses petits doigts pour qu’il dessine le mot en lettres capitales sur l’étiquette, juste sous son prénom. Ce fut l’aleph de son écriture. Et, créer un atlas devint l’ambition de sa vie.

La mère acheta des blocs de papier-dessin sans trous. Beaucoup.

Adulte, jamais Nestor ne voulut voyager – je veux dire se déplacer lui-même, physiquement. Il travaillait dans notre grande bibliothèque, était on ne peut plus heureux de son sur-place métronomique. Il tamponnait des piles de livres une bonne partie de la journée et dès son travail terminé, plongeait en lecture dans l’un ou l’autre des ouvrages posés sur son bureau. Je devais souvent lui rappeler que notre journée était terminée. Alors, ses doigts glissaient un marque page dans la pliure de son livre, il le rangeait avec minutie dans le tiroir de son bureau, et s’acheminait le corps flottant vers chez lui – il n’ habitait qu’à quelques mètres de la bibliothèque. Après un frugale repas du soir qu’on lui livrait, il se mettait à dessiner, peindre, peupler ses cartes, de toutes les histoires lues ce jour-là.

Nestor avait démarré son atlas en survolant l’Ancien testament – ce fut sa brève période biblique. Entre mer méditerranée et mer rouge, à coups de grandes hachures verticales, il avait imaginé le croissant fertile de la Babylonie, de l’Assyrie et de la Palestine ainsi que tous les royaumes à l’est du Jourdain. Il avait peint les territoires en altitude couleur sable, puis délimité avec des pointillés rouges millimétriques le désert de Syrie. Enfin, d’une ligne plus appuyée, rouge sang, il avait tracé la route empruntée par Abraham, à qui l’ordre avait été donné de quitter sa terre natale, avec sa famille et son troupeau, pour se rendre dans le pays que Dieu lui montrerait. La suite vous la connaissez.

Nestor ne datait ni ne signait ses productions picturales. Dois-je préciser qu’il n’accordait que très peu d’importance à la chronologie ou à la véracité historique, sauf bien sûr à empiler avec grand soin ses productions, trimestre après trimestre, et de les rassembler dans des pochettes confectionnées par lui-même.

Quand Nestor tomba sur l’œuvre de Thomas More, il se mit à lire avidement Utopia, traité sur la meilleure forme de république et sur une île nouvelle. De là, partit sa longue période mythologique. Il cherchait lui aussi sa cité idéale. Il rêvait d’humains, bons ou méchants, cherchant ensemble la sagesse, partageant leurs richesses, oubliant les guerres fratricides.

Il traça avec soin les découpes du littoral de la Grèce antique, son relief fragmenté, s’attarda sur les hauteurs de l’Olympe, s’appliqua à placer toutes le cyclades en mer Egée, et Troie sur son pourtour. Il s’abreuva des textes de l’Iliade et de l’Odyssée, voulut s’opposer au cours du destin querelleur d’Achille et d’Hector, des tragiques guerres entre Achéens et Troyens. Il s’emmêla dans le chaos de chronos, Gaïa, Oranos et Eros, laissa son pinceau être submergé par la violente domination des titans, les flammes et les clameurs lointaines de cités englouties. Il s’affligea avec une sincérité déconcertante de la chute de Troie et des corps de soldats transpercés au combat. Etonnamment, en lisant les pièces d’Eschyle, d’Euripide et de Sophocle, il se prit d’empathie pour Agamemnon persuadé de devoir sacrifier sa fille Iphigénie, et pour Clytemnestre sa femme vengeresse.

  • Je me déplace, arpente, vais à la rencontre – ou l’évite – ou la croise sans contact – ou m’y relie sans vouloir / je fais des boucles, avance puis recule / erre sur mes territoires d’habitude, me cogne – tente de me faufiler entre les interstices / les frontières de moi et autour de moi font maillage / je marche sur les pas de quelques histoires ébauchées – celle des gémissements d’un chœur de vieillards d’Argos par exemple – des invisibles, si prêts à aimer / en attendant / l’effroi avance / c’est dans l’ordre des choses /

Nestor survola les comédies d’Aristophane, Les vies parallèles de Plutarque et les chants de Virgile. Il suivit la route d’Enée, sa traversée tempétueuse en méditerranée vers l’Afrique et la Sicile. Au chant VI de l’Eneide, il descendit avec lui jusqu’aux enfers pour questionner la sibylle, peignit le Styx et les âmes errantes sur le champ des pleurs. Il en remonta par la porte d’ivoire. Il se fâcha encore, cette fois contre Enée, qui avec folle hargne livrait bataille à la conquête du Latium.

A sa trentième pochette, Nestor n’avait toujours pas renoncé à son idéal de cité utopique, mais un sourd dépit grandissait au fond de lui devant l’implacabilité de l’histoire biblique et celle des prophéties guerrières d’oracles gréco-romains. Il voulut tourner le dos à ces périodes sanguinaires à répétition. Il emboita alors le pas à l’imaginaire de créatures chimériques reproduites dans des encyclopédies parues avant le 18e siècle. Certes, elles l’effrayaient, mais malgré tout, son pinceau trouvait là des mondes qui l’inspiraient, n’appartenant ni aux Champs Elyséens, ni au Gan Eden.

Nestor entra alors dans sa période sous-marine, et se mit à lire des romans d’aventure. Il choisit Vingt mille lieues sous les mers et partit en exploration.

  • Mes pinceaux plongent dans mon verre opaque / mes tubes dessinent des lignes sinueuses / s’arrêtent sur de troubles micro-territoires perdues dans les fonds de l’étrangeté – rien de stable, rien qui puisse se résumer à des coordonnées fixés entre positions horizontales et verticales / des figures de déplacements / le plus souvent calées sur des tragédies /

L’effrayante corne de narval apparaissait aux quatre coins des mers du monde. Nestor de son sexe brandi jusqu’à la garde, se sentait comme la capitaine Nemo légitime à braver fièrement la frégate de l’Abraham Lincoln de la marine américaine pour survivre à la méchanceté du monde de la surface. Et comme Aronnax, l’un des trois naufragés recueillis sur le Nautilus, il s’enflammait, voulait découvrir des îles désertes et des trésors engloutis, rencontrer des pirates chinois et chasser des calamars géants. Mais Nestor dut déchanter cette fois encore en réalisant que seuls l’aigreur et l’esprit vengeur du capitaine finissaient par faire loi. Il en voulut terriblement à Jules Vernes. Et s’il continua malgré tout à dessiner des ballons extraordinaires survolant des cartes de fonds sous-marins au centre de la terre, il fit définitivement disparaitre le capitaine de son Atlas.

  • J’ai renoncé, à dieu ; aux oracles ; aux héros / dois-je continuer ma route autour de mon atlas littéraire ? / je m’approche dangereusement du bord – dans l’aveuglement de mes yeux brûlés par le sel, les larmes et le soleil ;

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

Un commentaire à propos de “# Le livre comme fiction # Le monde selon Nestor”

  1. Une tentative qui chaque jour se modifie. Parcourir l’espace et le temps,
    Au fil du pinceau et de la plume.