Tout seul, dos au mur, il ne trouve pas de quoi se loger sur les étagères avec les siens, bien plus petits que lui. C’est un géant apparemment sédentaire mais à lui tout seul il est voyage. Il suffit de le poser sur le lit, de l’ouvrir au hasard et de s’abandonner à ce qu’il contient. Il t’a suivie partout, prenant de la place, celle que tu avais adoptée pour lui dès le départ.
Il porte sur le dos le déroulé de son nom en lettres dorées : GRAND ATLAS MONDIAL. Il aurait donc un frère, petit atlas mondial ? L’histoire ne le dit pas. A bien y regarder, au bas du dos, dans un cercle doré, on reconnait la silhouette de Pégase, dont les ailes, dorées elles aussi sortent du cercle. Placé sous le signe de la poésie, Atlas se retourne. Son nom lui sert de tête. Juste en dessous, il est revêtu d’une mappemonde incrustée et dorée sur fond bleu-vert, tandis qu’un peu plus bas, la couleur est annoncée: Sélection du Reader’s Digest. C’est un Atlas. Le tien.
Il offre à l’intérieur tout l’extérieur du monde : au début, les hautes parois planes sont tapissées par la photo d’une ville brune et verte vue d’avion, partagée par la diagonale d’un fleuve que traversent six ponts, en complément des grandes travées qui définissent des quartiers abstraits — c’est déjà l’univers se livrant avec la planche initiale.
Atlas remercie son monde en rassemblant sur la page de gauche des noms en minuscules—par ordre alphabétique pour ne pas faire de jaloux— et sur la belle page, énonce les parties constituant son corps géographique. Visages du monde. Les nations du monde. La terre des hommes. Le monde en chiffres. Le monde en images. L’index.
Te voilà partie, entrainée par lui. Il est posé près de toi, se laisse faire, soulève le souvenir du jour où ta grand-tante— institutrice pendant la guerre de 14-18 puis pendant celle de 39-45— te l’a offert quand tu avais douze ans. Sortie âgée des désastres, elle était devenue vieille fille par la force des choses et tu te dis que peut-être elle avait projeté en toi la vie qu’elle aurait voulu avoir, les voyages qu’elle aurait faits si elle n’avait pas été précipitée dans la folie meurtrière des hommes. Elle s’appelait Marguerite — Didi pour les intimes — et tu lui es tellement reconnaissante d’avoir compris avant les autres que pour sa petite-nièce, la poésie allait d’abord passer par Atlas aux sphères jaune d’or et émeraude sur fond bleu-nuit, en lévitation sur la peau des grandes pages tournées lentement — globes ou globules précédant les mille et une rivières, les veines bleues des fleuves qui irriguent tout.
Du pôle nord au pôle sud, sur les cartes en relief, Atlas t’accompagne pendant que tu caresses les grands espaces verts, jaunes, violets et orangés des continents offerts au survol initiatique De quoi avoir le vertige mais avec les nations du monde, on se rapproche. D’abord, chercher où on se trouvait avant d’ avoir été arrachée à l’âge de dix ans au paradis terrestre. C’est un nom tout petit mais c’est bien là. Gretz-Armainvilliers. Et le lieu d’après, là où le chagrin a failli noyer l’enfant, déménagée sans bien comprendre ce qui lui était arrivé. Palaiseau. France 1. Quart Nord-Est. Ce n’est pas si loin au fond de l’un à l’autre, et Atlas t’a permis de dépasser l’arrachement en découvrant les grandes régions, les pays peuplés de noms inconnus que tu récoltais au hasard en faisant des listes dans ton cahier Solothurn Voghera Quatre bras Saskatchewan Lac du Désappointement Anabar Taïma Sikasso Olympia Wichita Azul Chetsouichan et revenir à la case départ.
Atlas dit que tout ça, c’est pour mieux repartir : va donc voir le système solaire, les faces de la lune, constellées de cratères bleutés ; coupe le globe comme une boule de mimolette rapportée du Nord par ton grand-père, approche-toi des strates, des roches et des métaux dessinés ; déroule les étages géologiques dont les noms deviennent ceux du petit peuple gardien des profondeurs Homocène Pleistocène Pliocène Miocène Oligocène Eocène Crétacé Jurassique Triasique Permien et tous les autres. Continue, dit-il encore : je te montre les formes du climat, les frontières de la végétation ; je t’offre la vie dans les mers et la migration des oiseaux avec des images, des flèches, des tableaux, des phrases que tu ne liras pas tout de suite ; tu pourras passer de l’arbre de l’évolution au progrès des techniques sans oublier l’histoire de l’Europe. Tu traverseras la carte des religions, celle des pays bibliques avant de sauter par-dessus la courbe des populations, les régimes alimentaires et la santé. Tu t’attarderas sur les grandes explorations en émeraude et jaune avant de te plonger dans la conquête de l’espace et de jouer à saute-mouton avec les chiffres indigestes avant de retrouver les images des volcans en éruption, des glaciers qui ne fondaient pas encore, des sculptures de l’érosion, des formations coralliennes encore intactes à ce moment-là, du littoral que ne dévorait pas la mer se réchauffant, des eaux douces avant les inondations, des déserts avant les bombardements, des phénomènes célestes et des produits du sol esclave de l’agriculture intensive ; tu te demanderas en regardant les visages de la fin pourquoi on parle de races humaines, de groupes — blanc, jaune, noir plus un quatrième groupe dit groupe des races primitives. C’est l’Atlas de 1963, au lexique parfois périmé, qui laisse en gage le répertoire de la fin avec abréviations et signes conventionnels.
Tu remets Atlas dans son contexte, dans ton histoire, dans le temps, dans la chambre du fond. Dos au mur, il s’endort. Bientôt, une petite fille curieuse qui te ressemble un peu, va vouloir le déloger, le trouvera trop lourd, te demandera de l’aide. Atlas, de bonne composition, se laissera faire encore une fois.