On s’arrête devant la porte vitrée. On jette un coup œil distrait au présentoir à cartes postales devant la vitrine.
Entrer c’est pénétrer dans une succession de salles organisées en enfilade qu’on traverse en montant ou en descendant des marches. Chaque salle est dédiée à un type de livres particuliers : littérature française, littérature étrangère, poésie, livres d’art, photographies, science fiction, polar, mangas, bandes dessinées, jeunesse, sciences humaines, histoire, psychologie, religions, philosophie, livres de voyage, livres de cuisine,… La librairie s’étend sur une surface difficile à évaluer. Elle a ses recoins, ses reliefs, on s’y perd. Les escaliers craquent et dans chacune des pièces les livres courent du sol au plafond. Des meubles où sont entassées des piles de livres collés serrés dessinent des espaces de circulation. Parfois entre deux piles un minuscule panneau monté sur tige métallique annonce : nouveautés, coups de cœur, lire en grand, prix littéraires, livres de la rentrée, meilleures ventes… Il n’est pas rare de retrouver un auteur venu dédicacer ses livres coincé derrière une table ronde recouverte d’une nappe en tissu imprimée de pois et de fraises. Il s’est figé, bouche sèche, regard éteint. On passe à ôté de lui un peu gêné. On aurait envie de lui demander ce qui l’a poussé à écrire un nouveau livre alors qu’il y en a tant. On ne lui demande rien. On le dépasse à grandes enjambées. On l’oublie. On reprend son périple de salle en salle quand un courant d’air glacé nous saisit. Les portes vitrées de la librairie sont traversantes d’est en ouest, elles ont du mal à se rabattre automatiquement. Le bataillon d’hommes et de femmes qui travaillent ici se déplace régulièrement pour refermer ces portes puis reprend son activité qui consiste le plus souvent à repositionner les piles au carré ou à ramasser les quelques livres tombés par terre dans les allées devenues trop étroites. On réalise alors qu’il n’y a plus le moindre espace de libre dans cette librairie malgré ses dimensions infinies. Qu’il faut qu’un livre soit vendu pour qu’un autre puisse entrer, un peu comme dans ces parkings du centre-ville au moment des fêtes, où malgré le panneau lumineux affichant COMPLET une file de voitures s’allonge devant la barrière espérant qu’une place se libère. On imagine tous les livres en attente à l’extérieur des portes vitrées qui dessineraient un long ruban de papier à travers la ville, s’enrouleraient autour des halles du marché et descendraient jusqu’à la Sèvre. Peut-être certains tomberaient-ils à l’eau et emportés par le courant rejoindraient l’océan où les mots se dissoudraient peu à peu au milieu des algues des coquillages et des poissons. On s’arrête pensif. Les murs semblent se rapprocher tant la densité des livres est importante. On se sent écrasé. On se recroqueville entre deux allées. On ne bouge plus conscient du poids des mots de tous les livres du monde enfermés ici dans leurs couvertures souples ou cartonnées. On reste là yeux clos, allongé sur le lino beige tacheté de rose. On pense à la vacuité des choses. On se dit qu’on pourrait en mourir.
2 commentaires à propos de “#03 le livre comme fiction I On pourrait en mourir”
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
Quelle métaphore, comme elle me plaît, les livres attendant tels les voitures pour une place de parking, qu’un livre soit acheté pour qu’un autre puisse entrer. L’écrivain en dédicaces et comment on passe devant lui… Merci, Françoise.
Quand l’abondance vous asphyxie, très juste! et ce pauvre auteur qui moisit dansons recoin, et la farandole des bouquins, trop bien!