constituer au fil des années quelques rayonnages de livres bien à soi comme on glane dans les champs bouquets graines et coques de noix
un jour emballer transporter déballer réinstaller
La dernière fois ça s’était passé un peu avant Noël (le déménagement). La date approchait, il fallait agir, mise en carton quasi aléatoire de mes livres personnels — ceux achetés à bas prix, ceux dits classiques, ceux qui ont compté parce qu’offerts pour une occasion ou simplement adorés, ceux qui me servent à écrire. Désherbage au passage, piles constituées en vue de remplir la boîte à livres la plus proche ou d’enrichir la bibliothèque de la voisine. Ainsi des livres aux histoires singulières se retrouvant à cohabiter dans le même espace confiné pour un temps indéterminé, caisses stockées à la va-vite par de jeunes hommes employés par la société de déménagement au milieu d’un capharnaüm sans nom, sous un hangar en pays inconnu.
pour un temps indéterminé, oui, parce que la bibliothèque, il fallait la construire
et même la pièce autour
À ce moment-là, rien que haute charpente certes magnifique hébergeant araignées, chouettes et chauve-souris, sol en béton tout de même et vaste porte vitrée coulissante déjà positionnée. Plusieurs mois de chantier nécessaires pour réviser la toiture, consolider la charpente, installer un plafond suspendu d’au moins 150 mètres carrés. Imaginer ensuite la configuration des lieux afin de créer le futur bureau face aux jardins entre chambre et salon blanc, monter des cloisons, isoler, enduire peindre enfin ce qu’on veut, un jour monter des colonnes parées de travertin pour y sceller des étagères aussi nombreuses que possible en vérifiant la hauteur de certaines collections et en aménageant des niches dans l’intention d’y exposer les ouvrages particulièrement précieux, finalement prolonger plus loin dans le recoin et jusqu’en haut pour augmenter le volume de rangement. Tellement de fatigue à la longue, épuisement même. On me demande encore comment on a pu en arriver à cet autre jour de l’hiver suivant où il a été question d’ouvrir le premier carton où végétaient les livres depuis plus de quatre cents jours. Ils me manquaient tellement.
comment s’y prendre
par où commencer et comment avancer efficacement
Il m’a fallu un temps infini pour vider une seule petite caisse, m’interrogeant d’abord sur l’état des ouvrages après un long séjour en zone humide, puis retombant sur l’un ou l’autre, le feuilletant, regardant la date à laquelle il avait été acheté, d’où il venait, à quoi ressemblait la langue, s’il contenait un marque-pages ou une vieille carte postale ou un petit papier avec des notes. Une fois sortis par poignées du carton, tenter d’initier une ligne romans récits en langue française. Décider que ce sera plutôt par ici, la poésie par là, certains demeurant sur le carreau, ne pouvant se classer sur le champ dans un genre plutôt qu’un autre. Il m’a fallu un certain nombre de semaines pour en venir à bout, adaptant selon la place disponible et selon le format, le sujet, l’épaisseur, la langue maternelle de l’auteur, l’importance affective acquise par l’ouvrage depuis qu’il habite chez moi. Donc le coin anglo-saxon, le rayon langue espagnole, la collection japonaise, les livres des amis tout en bas, les indispensables en écriture à portée de main. Quelques livres d’art, la plupart exposés dans le salon blanc.
Déjà une bonne année que ma bibliothèque a été installée. Aujourd’hui pourtant, chaque fois que je cherche un titre, je dois tout parcourir avant de mettre la main dessus. Autant dire que ce nouvel ordre largement improvisé bricolé m’échappe encore.

Photographie ©françoise renaud, intérieur 2024
C’est tellement vrai, tellement juste. A se demander si nos bibliothèques ne sont pas en permanence à (re)construire. Merci Françoise.
à tout lieu une bibliothèque finalement différente
et elle varie forcément avec les ans et les goûts et les soifs du moment… on délaisse certains livres et on en découvre d’autres auxquels on octroie une place privilégiée
difficile alors de s’y retrouver !!
merci Serge d’être venu rôder dans mon coin….
Sensible à la question du temps : jours, semaines, année… l’installation des livres et du texte aussi dans la durée et le fait qu’on s’y perd encore, mais comment ne pas s’y perdre ? C’est très beau, merci.
le livre suscite le labyrinthe, autant dans ses assemblages que dans ce qui le constitue au cœur des pages
tellement plaisir de te saisir au passage, chère Françoise
et à te lire encore….
Oui, c’est une bibliothèque qui vit. Ça ne tient pas en place et malgré le soin qu’on lui prodigue pour mieux nous y retrouver, elle échappe.
Comme nous ? Où est notre identité ? Parfois, je la perds. Parfois, elle m’échappe. Question d’hygiène de vie ?
Merci pour ce texte qui me rend familière.
il faut bien que les choses nous échappent de temps à autre pour nous apprendre encore qu’il n’y a pas d’ordre valide sinon celui de la grande Nature et l’entropie galopante du monde
nous vivons un rêve, tu sais bien !
Une histoire de vie, une histoire de livres où je suis séduite par la lumière qui t’éclaire.
Merci Françoise
oui, ce choix de compter un bout de vie réelle avec l’invention d’un nouveau mur de livres, construction chaque fois inédite
si contente de te retrouver…
Très belle transcription du degré zéro, un toit et quatre murs, jusqu’aux catégories nous rendant curieux, n’étant pas les mêmes pour tous, très belle photo, une bibliothèque que le visiteur aurait envie d’explorer: ne serait-ce pas aussi là que se tient la réussite de cet agencement provisoire? Merci!
c’était une photo prise pendant l’installation des livres
en effet un agencement provisoire qui d’ailleurs demeure !…
merci pour ta lecture et pour ton passage, chère Valérie, comme un recommencement de nos échanges nourris par les textes qui naissent…
.. le désordre c’est l’ordre sans le pouvoir ( Léo Ferré)… nous n’avons pas de pouvoir sur nos livres ce sont eux qui mènent la danse dans nos bibliothèques!
très belle fluidité narrative pour raconter un chantier compliqué…
quelle belle citation qui résonne pour moi !
juste et appropriée à ce lieu si singulier qu’est une bibliothèque personnelle
merci et salut, amie Eve
Françoise, ton texte vient me rappeler que la pratique de nos bibliothèques nous transforme au-delà même de ce que la lecture des livres pourrait suggérer. Ainsi, je t’ai successivement vue écureuil (« comme on glane dans les champs bouquets graines et coques de noix »), patiente jardinière (« Désherbage au passage »), audacieuse trapéziste (« rien que haute charpente »)…
Et puis le petit accident qui fait rêver : ces deux mots que les approximations d’écran avaient d’abord rapprochés, « noixun »… comme peuvent faire rêver, dans le tassement des rayonnages, le rapprochement de deux titres de tranche ?
ça valait vraiment la peine d’attendre ton écho, cher Philippe, avec toujours ton art savant de la grappille et du rapprochement des sons et musiques tout autant que des tranches de livres
donc me voilà toute pleine de talents et ces comparaisons sont loin d’être innocentes, je dirai même qu’elles me vont bien !
le poète Jean Joubert me nommait « écureuil »
« jardinière » n’est pas un secret, j’en revêts le vêtement chaque jour
et mon père m’avait installé un trapèze dans le jardin où j’aimais m’accrocher et me pendre puis me lancer avant arrière avant de faire un salto de sortie, assistée par sa main…
et que pourrait bien vouloir dire « noixun », gâteau croquant ou fruit musical ?
Tu devrais bien arriver à en faire pousser, de ces fruits musicaux. J’attends les photos avec impatience. J’aime quand tu écris sur ta construction, tes espoirs d’échafaudage de vie, le vrai, le dur, le solide, la parenthèse essentielle d’élaborer une nouvelle bibliothèque à partir des livres accompagnant la migration. Tu donnes à voir parfaitement le temps que cette entreprise simple – déménager ses livres – requiert en réalité. Toutes les questions qui surgissent des cartons lorsqu’on déballe… Merci, Françoise.
ah c’était le moment où j’avais « un chien à ma table » à mon chevet, longtemps mon seul livre accessible. Tu te souviens ? Un livre qui m’était arrivé par la poste le jour pile de mon arrivée ici en plein hiver par les soins attentifs d’une amie chère…
je n’oublierai jamais cette attention, elle fait intégralement partie des murs de cette nouvelle bibliothèque…
bien à toi en amitié profonde, chère Anne