#livre #03 | l’Ariane

Les portes de la librairie sont au nombre de deux. Une porte d’entrée et une porte de sortie. Et gare à ceux qui voudraient entrer par la sortie ou sortir par l’entrée. Le lecteur pénètre dans une première pièce surchargée de nouveautés, de couvertures colorées, il grapille, il virevolte, s’assure à plusieurs reprises qu’il a bien le nom du livre qu’il est venu acquérir, noté sur un morceau de papier, un carnet, son téléphone ou au fond de sa mémoire. Il a sa gourde, il est chaussé confortablement, alors, lorsque le moment est venu, lorsque le tumulte du dehors et du dedans a laissé le corps se détendre, il emprunte l’étroit corridor. Et à cet instant, la première surprise. Ce passage peut être d’un mètre, parfois de deux, de cent ou de deux cents mètres, selon la manière dont le lecteur l’arpente : impatient ou rêveur, se laissant surprendre par un visage, un paysage, une estampe ou un trompe-l’œil, accrochés aux murs, il peut voyager d’Asie en Afrique, passant par les Antilles ou tous les continents du monde. Tout dépend de son souffle, de son attention, de sa perception du proche et du lointain. A l’extrémité, il atteint enfin la marche que les plus impatients ont déjà franchie. Une petite marche hors des normes habituelles, alors il trébuche, il se trouble, tente de retrouver son équilibre alors que la lumière vient écarquiller ses pupilles. Il est dans un puit de lumière où se dévoilent le ciel et ses nuages, la pluie ou le soleil, l’obscurité le soir et la lune parfois. Devant lui, des allées, des dizaines d’allées en labyrinthe. Les libraires de la librairie Ariane veulent que le lecteur se perde dans les allées aux livres serrés, aux livres exposés, les allées des bandes dessinées, des albums illustrés. Il avance sans bien savoir où il va et découvre, s’étonne, oubli le livre qu’il souhaitait acheter, le redécouvre, joue avec la géographie et la position de pancartes éphémères qui se reflètent dans la verrière. Les libraires, funambules ou acrobates selon leurs capacités physiques, les surveillent par-dessus les allées afin qu’ils ne se perdent pas dans une page ou dans un mot. Beaucoup s’accrochent à un mot comme à un fil, en trouve le sens, puis le perde, l’invente, y trouvent un nouveau chemin et s’en racontent l’histoire. Le lecteur peut découvrir, au détour d’une allée, une clairière vitrée où lui est servi un thé ou une boisson pétillante, accompagné d’un en-cas, tarte tatin faite maison ou muffin aux groseilles du jardin. Y déambulent des monocycles conduisent par des lecteurs qui n’ont jamais pu se résoudre à repartir. Le soir, à l’heure de la fermeture, les libraires perchés sur les échasses, récupèrent les lecteurs qui n’ont pas trouvé le chemin de la sortie assez tôt. En gage, l’obligation d’acquérir un livre qu’ils laisseront suspendus comme présent à d’autres lecteurs.

A propos de Fabienne Savarit

J'ai toujours eu envie d'écrire des histoires. Le temps me manque, alors j'écris par petits souffles, en atelier, dans des carnets, sur un coin de table. Mon premier roman a été publié en juillet 2020, j'en suis encore ébahie. Mes mots sont voyageurs et se perdent au creux des courants marins. https://www.facebook.com/Fabienne-Savarit-Autrice-105753008006663

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