#livre #06 | Je ne sais plus ne pas écrire

Je ne décide pas de ce que je lis avant longtemps. Avant le collège ? Probable. Trop confiant. Trop sage. Trop soumis pour réclamer ou émettre un avis. Albums offerts. Livres ou revues ramenés de lieux inexistants – je veux dire par là que j’ignore, très longtemps, ce qu’est une librairie. Mes lectures sont suggérées – jamais imposées, mais on y pourvoit. Je ne choisis rien. Est-ce la raison pour laquelle je n’en conserve aucun souvenir précis ?
Il y a bien ce drôle de personnage blanc – Moumine le Troll. Et l’ours Paddington. Et le Dr Dolittle. Oui, il en existe quand même quelques-uns, tapis dans le substrat culturel de la mémoire. Fragments d’illustrations, vagues, aimés dans plus comprendre pour quelle raison précise. Ressurgissant. Beatrix Potter et son Peter Rabbit. Sempé et Le Petit Nicolas. L’étrange Quentin Blake et le non moins énigmatique Roald Dahl. Marcel Aymé et ses Contes du chat perché. Enid Blyton m’emmerde, en revanche. Puissance cinq. Fantômette se la raconte un peu trop avec ses mystères à captiver une mouche. Quant à Oui-Oui, j’ai juste envie de lui en coller un aller-retour, avec sa tête ronde, son chapeau de lutin et son sourire ahuri. La littérature « enfantine », celle qu’on destine aux gamins de mon âge, me tombe des mains. Un cousin plus âgé me fait découvrir – imitation – les romans de Philippe Ebly et sa série des ‘Conquérants de l’impossible’. Voyages dans le temps, aventures trépidantes, trio inséparable et attachant ; avec sa vingtaine de volumes peut-être, c’est le souvenir prédominant, celui qui va orienter durablement mes choix ultérieurs – les ‘Livres dont vous êtes le héros’ (et leur univers proche du jeu de rôles alors très en vogue parmi les pré-ados), avant les romans de Stephen King. Et puis par quel curieux concours de circonstances (une lecture au collège ? la diffusion télévisée de sa trilogie marseillaise ?), alors que je n’ai aucun goût pour le réalisme et encore moins pour les histoires de grandes personnes, l’année de mes douze ans, je dévore les œuvres de Marcel Pagnol : sa tétralogie autobiographique, mais également la majeure partie de son théâtre, publié alors en édition de poche, pièce par pièce.

Nous sommes tous de petits singes qui apprenons des tours, dans un vaste cirque où l’on tente de s’imposer et de survivre, ça s’appelle le Pinder de l’humanité. Nous observons, nous reproduisons. C’est comme ça qu’on fait, c’est comme l’adulte le montre. Tous les mômes mûrissent par imitation. C’est comme ça qu’on mange. C’est comme ça qu’on se torche. C’est là qu’on dort. C’est ça qu’on dit. Comme ça qu’on s’aime. Avec ça qu’on frappe. C’est pour ça qu’on tue. De ça qu’on a le droit de rire. C’est à ça qu’on joue. C’est là où l’on ne va pas. La bouffe, le rire, le corps, le chant, la violence, l’ennui, le jeu, la joie, le dessin, la colère, le cri, le danger, le mépris, la confiance, la tendresse. On apprend tout par imitation. La lecture, pareil. L’écriture, idem. On commence tous par reproduire. Il faut en passer par l’imitation pour trouver sa propre voix. En passer par l’hommage.

J’ai écrit – très tôt, neuf ans – pour trouver à lire matière convenable – qui me convienne à moi –, peine perdue : des années durant, j’ai été insatisfait par la moindre ligne écrite (je le suis toujours – c’est juste que je ne sais pas faire autrement. Je ne sais plus ne pas écrire). J’ai écrit pour lire. J’ai lu par imitation. Lire était l’activité favorite de ma mère (impression inexacte, c’était son principal loisir), il fallait bien qu’elle y trouve un plaisir incomparable pour y consacrer autant de temps, autant de silence, autant d’immobilité. Lire change en statue, par quel sortilège ? J’ai lu pour le découvrir. J’ai lu, et je n’ai rien découvert de ce à quoi je m’attendais. Je ne suis pas devenu statue. Je suis devenu ce que je lisais. J’ai découvert en quoi tenait la magie du livre : quitter son corps. Quitter l’espace, le temps. Filer ailleurs et autre.

(J’ai écrit pour qu’elle me lise. À neuf ans, je n’en avais aucune conscience, mais c’est bien cela qui s’est joué, non ? J’ai écrit pour qu’elle me lise, c’est-à-dire pour qu’elle m’ingère. J’ai écrit pour accéder en douce à cette part secrète de ma mère – cette mère lectrice qui m’échappait, échappait à tout son entourage. Depuis sa propre enfance, c’est ce qu’elle prétend. Une mère libre.)

J’écris car c’est le seul moyen d’être libre.

A propos de Laurent Kiefer

Animateur en atelier théâtre, en ateliers d'écriture. Fus comédien, libraire. Écris. Chemine en Normandie. Ailleurs.

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