Impossible de me souvenir des héroïnes de mon enfance, les Martine et les Caroline ne m’intéressaient guère, je les trouvais gourdes ne les voyant jamais un stylo à la main.
La seule qui a marqué mon enfance et ma vie tout court, c’est Anne, Anne Frank. Je l’ai rencontrée, un soir, dans la bibliothèque de ma mère. Dans son Edition Calmann Lévy, bleue et blanche, avec une photo ovale, au milieu, elle me souriait. Un volume juste jauni, confié à ma mère, transmis par une amie d’amie revenue des camps, offert comme un trésor à transmettre, dans une enveloppe en papier Kraft avec l’inscription manuscrite « Pour Adèle ». Même si j’étais déjà une grande de onze ans, il m’était très difficile de lire seule le journal d’Anne. Vivre cette lecture était, un devoir de mémoire, une épreuve du feu, un voyage initiatique, au pays de l’injustice et de l’antisémitisme, alors c’est ma mère qui me le chuchotait à voix basse comme on lui avait lu à la sortie du livre en 1947. Et chaque soir, elle me racontait encore et encore d’autres histoires, celles de ces amies de travail qui étaient revenue des camps, stériles mais vivantes, violées, puis sauvées, ou cachées.
Le plus marquant, c’est que ma mère m’a nommée en deuxième prénom « Anne » comme pour sceller sa promesse de transmission. Alors, pourvu de cet héritage, je l’ai beaucoup feuilleté, ce livre, avant de lire seule, de le faire mien, de me l’approprier définitivement, de faire d’Anne, mon modèle, ma sœur d’écriture .
Nous avions le même âge, un père, une mère, une sœur et nous étions tous juifs comme la famille Frank. Nous aurions pu être poursuivis, chassés et tués pour les mêmes raisons, car nous étions simplement juifs, depuis des générations, sans avoir rien demander à personne, nous étions là, c’est tout.
Et un jour…plus rien, ombres et cendres. J’en avais froid dans le dos.
Comme elle, je m’enfermais dans ma chambre, volet fermé, et j’écrivais à la lampe de poche. J’ai compris que les mots écrits, à faible lumière, n’ont pas la même saveur, je le ressens encore aujourd’hui quand je me mets à ma table de travail, tard dans la nuit. J’essaie toujours de retrouver cette intimité que j’avais avec eux, celle de cette prime adolescence où le cœur se brise, souvent .
Après ça, plus envie de lire des livres d’ aventures ou des histoires romanesques. J’avais l’amour du réel.
Je demandais, à mon libraire, des livres qui racontent des histoires vécues. Alors, il me proposa de lire Pivoine de Pearl Buck. Je suis, ainsi, entrée dans le roman historique, et, je suis devenue Pivoine, jeune esclave achetée par de riches négociant juifs, dans la Chine du XIXe siècle.
Anne , Pivoine et moi écrivions ensemble à la lumière de ma petite lampe de poche et nous pouvions raconter nos malheurs, et ce n’était pas si triste …

Cette Anne Franck …
Si intimement là encore aujourd’hui.
J’aime bien comment tu détournes le « JE » à la fin avec Pivoine !
Et au passage, merci pour ton retour sur mon texte #5#.
Ta lecture m’a donné la force d’aller vers la suite, d’éclairer peu à peu ce qui survient ces derniers temps avec ‘L’homme qui… »
A vite
« Comme elle, je m’enfermais dans ma chambre, volet fermé, et j’écrivais à la lampe de poche. J’ai compris que les mots écrits, à faible lumière, n’ont pas la même saveur, je le ressens encore aujourd’hui quand je me mets à ma table de travail, » très beau texte. Merci Carole.