
Quand j’étais petite, je n’avais pas de livres, on ne m’en lisait pas, ou tout au moins, je ne m’en souviens pas. Des albums pour enfants, j’en ai peut-être lu, vu, feuilletés, mais je n’en ai aucun souvenir. Pas d’étagère avec des livres dans la petite pièce sous les toits où je dormais et qu’on pourrait appeler ma chambre quand la mémoire m’y ramène : un lit, une commode pour les habits, un coffre en bois avec des cubes et ce genre de jouets qui avaient dû appartenir à quelqu’un d’autre avant, quelqu’un de la génération d’avant. Le papier et les crayons de couleur, je n’y avais droit que sur la table de la cuisine et sous le regard d’un grand, c’est-à-dire mon père, mon oncle, ou Anne, pour éviter que je ne dessine par terre, sur les murs ou sur les meubles. Ensuite, j’ai eu une poupée, Alba, que j’emmenais partout, mais je ne lui lisais pas d’histoire. Je lui racontais plein d’histoires, mais des histoires que j’inventais, pas des histoires que je lui lisais ou que j’avais lues quelque part. Peut-être que ma mère me lisait des histoires, mais je ne m’en souviens pas. Ma mère a disparu quand j’étais encore toute petite. C’est ça, je ne me souviens de rien ou de presque rien avant que ma mère meure. J’avais six ans.
Ma mère a disparu au début de l’été. À la rentrée de l’année scolaire suivante, je suis allée à l’école et j’ai appris à lire, c’était un peu comme une naissance, la naissance d’une lectrice. Mais les livres, pour autant que je m’en souvienne, ça m’a pris du temps. Au début, je lisais à l’école, lire c’était les devoirs, ça m’empêchait d’aller courir dehors avec le chien, d’être avec les moutons, d’aller au bord de la mer lui jeter des cailloux. Et puis la lecture a pris de plus en plus de place. Les voisines étaient trois sœurs, trois vielles filles qui vivaient ensemble, Anne, Charlotte et Emily. Elles avaient des livres, des classiques, hérités de leurs parents, un couple d’instituteurs qui passaient leur temps à lire. Alors après avoir lu l’île au trésor et presque tout Stevenson, Robin des bois, Ivanhoé et Rob Roy, j’ai commencé à lire des classiques plus classiques, moins aventuriers, et en premier lieu, les sœurs Brontë, évidemment. Pride and prejudice était le préféré d’Anne qui venait faire un peu de ménage chez nous et m’amenais des livres. C’est elle aussi qui m’avait fait ma poupée, Alba, avec de vieux tissus et de la laine de moutons. J’allais parfois chez elles, mais c’était trop différent de chez nous, j’avais toujours peur de faire une bêtise, de déranger quelque chose. Elles me prêtaient des livres et me demandaient comment j’avais trouvé l’histoire, la façon d’écrire. J’aurais pu devenir critique littéraire ! la première fois que j’ai lu pride and prejudice, il m’a fallu beaucoup de temps, je relisais chaque phrase plusieurs fois, plein de mots nouveaux, ça me faisait perdre le fil, je devais revenir en arrière alors je n’avançais pas dans le bouquin mais je voulais savoir la fin. Alors j’ai lu les dernières pages, mais ça n’a rien changé je voulais savoir comment on pouvait arriver à cette fin-là, comment on pouvait faire évoluer les personnages jusqu’à ce point. Alors j’ai relu le livre doucement, avec d’autres livre entre deux. Et je me suis rendu compte que dans ces autres livres, la fin m’intéressait toujours, mais elle m’intéressait moins, je voulais toujours savoir comment on pouvait en arriver là. Ensuite, j’ai commencé la photo et doucement, les images ont remplacé les mots. J’avais aussi lus tous les livres que les sœurs d’à côté pouvaient me prêter, elles en avaient vendu beaucoup pour pouvoir financer les travaux dans leur maison et dans ma période londonienne, je ne lisais pratiquement plus, ou seulement par période, je me suis plongée entièrement dans la photo.
Quand je me suis installée en France, sur Lavrec, j’ai commencé à apprendre le français avec les livres pour enfants et chaque jour, le premier titre en une du journal le monde et en une de la gazette locale que je décortiquais pour y trouver également toutes les références et autres allusions cachées dans ce genre de phrases très courtes. C’était bizarre, un peu comme une nouvelle naissance à chaque découverte de la lecture dans une autre langue. Alors j’ai commencé avec les imagiers, petit bleu et petit jaune, des comptines, Okilele de Ponti, les livres de l’école des loisirs et des vieilleries trouvées chez la dame qui hébergeait mon annexe sur Bréhat quand je partais un moment. Martine ou Oui-Oui. Ensuite des petits romans, le club des 5 ou les aventures de l’étalon noir. Elle m’avait prêté toute sa collection en me disant que je venais des Shetland où il y avait des poneys et que le cheval c’était presque pareil, juste un peu plus grand. Elle était institutrice à la retraite et elle était toute contente d’avoir une nouvelle élève, qui plus est volontaire. Un peu plus tard j’ai lu des traductions d’histoires que je connaissais déjà pour me concentrer sur la langue et pas sur l’histoire. Stevenson, évidemment et puis pride and prejudice, devenu orgueil et préjugés (si difficile à prononcer, orgueil !).
Plus je te raconte tout ça et plus j’ai l’impression d’avoir eu plusieurs vies, chacune liée à la lecture, à la langue de ces lectures. Et à chacune de mes naissances, avoir oublié, presque effacé ma vie d’avant
Ah Stevenson! celui dont j’emmènerais les livres sur l’île déserte des mers du sud, avec l’espoir de croiser son fantôme.