Je me souviens de l’appartement et de mes lectures d’enfant.

L’appartement était immense aux yeux de l’enfant.
Je dis « l’enfant », à cause de son premier prénom, identique à celui du père, et du second, qui était celui de la mère. On lui avait certes assigné un genre, qui lui faisait fréquenter l’école des filles et porter des jupes. Mais quand la mère appelait, disait le prénom, il était impossible de distinguer, d’entendre le E final qui avait été ajouté. Ainsi l’enfant ne se sentait pas vraiment assigné.e à un genre. Encore aujourd’hui, ses anciennes copines de lycée lui disent : « Ah c’est vrai ! toi, tu n’étais qu’une tête ! »
L’appartement était immense, pourtant il n’y avait ni bibliothèque, ni étagères couvertes de livres.
L’enfant lisait. Tout le temps, tout ce qui lui tombait sous les yeux. Les étiquettes, les petits caractères imprimés sur les emballages, les notices, le journal, les magazines que la mère achetait de temps à autre pour les modèles de tricot et de couture. Tout.
L’enfant avait appris à lire très tôt, un été, après avoir supplié son père de lui apprendre, pleuré, tapé du pied. Le père avait cédé et un jour, il avait ouvert un vieux manuel d’apprentissage de la lecture.
Avant, l’enfant faisait semblant de savoir lire. Faisait son numéro de singe savant devant le public des amis de ses parents. L’enfant ouvrait un grand album merveilleusement illustré, Le Conte de l’œuf d’or, commençait la lecture du texte (soyons honnête, il était très court, à peine plus d’une ligne par double page) en suivant du doigt, en tournant la page exactement après le dernier mot, et ce jusqu’à la dernière page. L’enfant avait une excellente mémoire.
Mais l’enfant voulait lire, vraiment lire. Alors le père lui avait, cet été-là, appris à lire.
Je me souviens de ce moment.
Les premières lettres montrées étaient le p et la a (en carolines minuscules). Première syllabe : pa. Syllabe redoublée : papa. Ça fait sens. Les lettres, le mot, c’est justement le papa qui est là, qui apprend à l’enfant.
Le miracle continue. Une autre lettre, le i. et une autre, le e. le père explique comment les combiner : pi, pe. Pipe. A la ligne suivante apparaissent les mots : la pipe de papa. Justement, papa vient de sortir sa pipe.
Les mots sont magiques. Lire est magique.
Dans l’appartement, il n’y avait pratiquement pas de livres.
L’enfant en possédait trois : Le Conte de l’œuf d’or, Peter Pan (album Disney) et Rob Roy, cadeaux d’un jeune homme inconnu, venu un après-midi dans l’espoir de voir la sœur aînée, et qui lui avait offert ce trésor.
Au début, la mère les rangeait dans la grande armoire de la salle à manger. Ensuite, quand l’enfant a eu sa chambre, ils étaient rangés dans la table de chevet, à côté de son lit. Le Rob Roy, auquel l’enfant ne comprenait pas grand-chose, était resté dans l’armoire. Il avait été remplacé par les Contes des cinq continents (contes collectés et réécrits par Ré et Philippe Soupault), un cadeau de sa sœur et de son beau-frère, une source de récits merveilleux.
Et puis à cinq ans, au lieu d’aller à l’école, l’enfant a dû « garder la chambre » (primo-infection de tuberculose, avait dit le docteur). Les livres sont devenus ses compagnons.
Pourtant il n’y avait presque pas de livres dans cet appartement. Peut-être les parents en avaient-ils avant la guerre ? L’enfant sait que presque tout a été détruit : les photographies, les papiers, les lettres, les meubles, la voiture. Alors, sans doute aussi les livres. N’ont été sauvés que les volumes imposants de l’Histoire universelle des pays et des peuples. Mais ce sont des livres trop précieux et trop difficiles pour l’enfant.
Rescapé aussi des destructions, le Larousse en deux volumes. Ils sont très lourds, mais l’enfant peut les feuilleter sur la table de la cuisine, le soir en hiver, puisque c’est la seule pièce chauffée correctement. On peut passer d’un mot à l’autre, et surtout se perdre dans la contemplation de reproductions en sépia d’œuvres d’art. Un tableau l’intrigue particulièrement : on y voit un lit qui vogue sur un fleuve ; deux hommes sont couchés dessus, ils laissent pendre leurs bras, complètement avachis (« Il ne faut pas s’avachir, dit la mère. Allons ! Redresse-toi ! »). Et pourtant, le tableau s’intitule « Les Énervés de Jumièges », ce qui ne va pas du tout ! énervé, c’est tout le contraire. L’enfant le sait bien. Sa mère lui reproche assez de bouger sous cesse, d’être énervé ! comment le dictionnaire peut-il écrire des choses aussi fausses ? L’enfant a demandé une explication à sa mère, qui n’a pas su répondre. Peut-être est-ce une erreur, en effet.
Il y a aussi les livres que le père conserve dans l’armoire de son bureau et prête à l’enfant ; un vieux manuel d’histoire, illustré à chaque chapitre d’une belle image : les Gaulois vivent dans des huttes, Clovis est baptisé, Saint Louis rend la justice sous son chêne, Jeanne sur le bûcher embrasse un crucifix que lui tend un prêtre… ; et un manuel de lecture pour la classe du certificat d’études, à couverture grise, ensemble de textes choisis et d’exercices de vocabulaire. Quelques doubles pages proposent l’explication d’expressions familières, telles que « pour des prunes » ; l’enfant apprend que c’est à cause de la reine Claude, qui faisait pendre ceux qui osaient voler ses prunes. (il paraît que c’est faux, l’expression étant attestée bien avant le règne de cette reine).
Puis arrivent les livres de la bibliothèque de l’école du père, une école de garçons. L’enfant aura donc des lectures de garçons, des livres d’aventures, d’Indiens, des récits de voyages autour du monde, de découvertes. L’enfant lit J.O Curwood, Jack London, Jules Verne, Stevenson, Dumas, Paul Féval, Gaston Leroux … Lui seront épargnés les niaises petites filles modèles et les romans de la comtesse née Rostopchine. Épargnés, mais pas tout à fait. L’enfant aura l’occasion de les lire, puisqu’une institutrice amie des parents les lui prête ; elle pense sans doute que c’est une lecture plus convenable pour une petite fille. L’enfant les lit, les trouve stupides et sans intérêt.
Le père lui prête aussi des classiques Larousse très défraîchis ; leur couverture complètement passée présente dans une sorte de médaillon ovale noué de guirlandes de feuilles le portrait en perruque de l’auteur ; parfois elle se détache toute seule. À l’intérieur, écrit à l’encre violette, il y a le nom de la sœur aînée, qui est mariée depuis déjà plusieurs années. L’enfant se perd dans les comédies de Molière, les tragédies de Racine et plonge dans la Légende des Siècles. La nuit, l’enfant chevauche avec le Petit Roi de Galice, poursuivi par ses oncles félons, devient Roland et sauve l’enfant.
Aucun illustré. Ni Journal de Tintin, ni Spirou. Aucun album de Tintin, non plus. L’enfant les découvrira – avec délices – à onze ans, lors d’un séjour dans la famille en Belgique.
Quand l’enfant entre en sixième au Lycée de Jeunes Filles, c’est un choc culturel. Les autres filles – qui pour la plupart viennent des « petites classes » du lycée – vivent dans de grandes maisons à bibliothèques, jouent du piano ou du violon, prennent des cours au Conservatoire,. Elle se fait pourtant ses amies, qui lui prêtent le livre que ses parents refusent de lui acheter – ce n’est pas de la lecture sérieuse – le Club des cinq. L’enfant y découvre un alter ego, Claude (qui s’appelle George dans la version originale, mais ça, l’enfant ne le découvrira que bien plus tard). Un autre soi, qui a la chance d’avoir des parents qui lui permettent de grimper aux arbres et d’avoir un chien, et d’avoir des cousins de son âge. Son autre alter ego, c’est l’Enfant de J. Vallès, ce garçon que sa mère veut absolument habiller d’un pantalon à sous-pieds pour la distribution des prix. L’enfant a dû lutter aussi pour ne pas être enrubannée à la même occasion.
Il y a cependant un moment où l’enfant ne lit pas, ne lit jamais, ne peut pas lire : c’est lors des trajets en voiture. L’enfant a toujours la nausée en voiture et vomit. Seul remède : rester assis bien droit et fixer l’horizon. Ne pas baisser les yeux sur un livre, sinon la nausée revient. Donc, sur la route des vacances, l’enfant rêvasse et imagine des histoires, des voyages en bateau ou en sous-marin ou en avion autour du monde, des duels au fleuret, des courses en traîneau dans le grand Nord… mais ne les écrit pas. Car écrire est douloureux. L’enfant ne sait pas écrire de la belle main. L’enfant écrit mal. Son écriture n’est pas belle. Pas soignée. Toutes les maîtresses le disent. Écrire est devenu une torture. Et l’enfant écrit trop lentement. Beaucoup trop lentement. On lui fait passer des tests en sixième pour savoir si elle ne serait pas un peu débile. Il s’avère que non. On lui dit d’écrire de la main gauche. Mais cette main n’a jamais appris à écrire, puisque c’était interdit. L’écriture lui est donc interdite, et le restera longtemps.