#livre #08 | l’eau bleutée de la clepsydre

suite de la #7 - SE PERDRE

[…] et puis c’est venu dans le rêve une fois la porte poussée sur un jardin ténébreux, du moins c’est l’impression qu’il m’a laissée. J’ignore ce qui nourrissait mon rêve en cet instant-là. Le ciel était brûlant, sans nuages. Séjourner au jardin d’ombre procurait un plaisir incommensurable. Sur la table là, sous un micocoulier, était posé un livre. Il avait cet aspect ancien que j’aimais à cause de sa couverture en peau de chevreau longuement tannée d’un blanc presque rose tourterelle, un matériau utilisé plutôt pour fabriquer des gants ou des sacs de femme. Aussi à cause de sa tranche qu’on aurait dite mordorée. Je le reconnaissais, c’était ce livre que j’avais perdu il y a longtemps.

Au moment où je tendis la main vers lui, il sembla s’éloigner. J’interrogeai mon œil sur sa difficulté à appréhender la profondeur, concluant qu’il s’était laissé abuser par le passage brutal du soleil à la pénombre, aussi je recommençai. Il me fallut plusieurs tentatives pour enfin le toucher, l’attraper et le stabiliser sur l’une des mains tandis que l’autre le retenait par le dessus. Calmant mon tremblement, je crus l’affaire résolue mais un autre problème s’annonça. Comme je désirais l’ouvrir en page de garde pour lire le titre et puis le feuilleter jusqu’à en découvrir les premiers mots, il m’en refusa l’accès. Les pages semblaient collées. Je mouillais mes doigts à ma sueur pour améliorer la prise sur le papier. Rien n’y fit. Impossible de l’ouvrir avant la page 15.

Tout cela n’avait ni queue ni tête. Si l’on ne pouvait prendre connaissance du commencement – cruciales les premières lignes, l’entrée en scène des personnages –, à quoi bon posséder le corps du livre ? Je décidai de le reposer sur la table, d’ailleurs il pesait sur mes bras comme s’il devenait de plus en plus lourd au fil de l’écoulement dans la clepsydre, et j’eus l’idée de le laisser s’ouvrir au hasard du poids des pages. Je le fis trois fois de suite un peu comme on jette les baguettes d’un jeu de mikado.
Et je me mis à lire.

Tu es née à l’écriture avec le drame.
À cause de ta sœur.
L’ombre qu’elle t’a faite, la souffrance qu’elle a subie,
les pleurs de la mère.
Là, ça a fait des trous.

Et puis

Et quand tu as rencontré George et Lennie
dans un livre quelques années plus tard,
ça t’a vraiment fait quelque chose.
Le travail saisonnier, l’errance d’un ranch à l’autre,

la pauvreté, le rêve d’acquérir un lopin de terre
et d’élever des lapins, le handicap de Lennie.
Forcément ça a croisé le fer
avec le réel.

Et tu as pleuré.

Et puis

c’est la présence affirmée des grands oiseaux voraces
et la rumeur incessante de l’eau qui renforce l’idée d’océan,
alors sur ce chemin entre deux mers, il existe un point
où le monde s’arrête, un point de rendez-vous,
un point où l’on se risque pour quelques pas
sur la terre ferme sous un soleil de plomb
pour pénétrer le lieu…

Je reconnaissais les lieux, je reconnaissais les mots, leurs couleurs, leurs assemblages. D’un coup ça m’a sauté au visage. C’était les miens. Et la clepsydre continuait à filtrer son eau bleue.
Au fait était-ce vraiment un songe ? Et la clepsydre continuait à filtrer son eau bleue et les arbres oscillaient dans une chaleur d’oasis.

Photographie, ©françoise renaud, en Maurienne, 2017

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

15 commentaires à propos de “#livre #08 | l’eau bleutée de la clepsydre”

  1. magnifique texte en deux temps, l’approche, le touché, précis, sensuel… et puis un contenu, promesse d’un livre, des voix, des personnages, quelques motifs,
    et beaucoup beaucoup de poésie…
    bravo
    c

  2. merci pour ta lecture, tu sais…
    il fallait bien boucler ce cycle (sans le bâcler)
    il fallait retourner vers l’arrière à travers la chaleur, fragments récupérés pour tenter de donner un sens, une résonance supplémentaire
    une fantaisie, tout ça !

  3. Et l’écho des textes précédents… songe ou réel, que nous importe, délicieusement magique…

    • rien n’a été prémédité, on y est allé à tâtons
      mais je cherche autant que possible à retrouver une cohérence, un sens à ce qui s’est écrit dans le cycle
      (un peu peur — dans l’urgence — que ça fasse un peu bricolé… et il me faudrait sans doute tout aménager depuis le commencement dans cette perspective)
      en tout cas c’est bouclé !

  4. Ah, ce titre… ! A se demander, Françoise, si tu as bien rendu visite à George Sand ou à Gaston Leroux dernièrement. Mais c’est du beau mystère que tu nous offres. Et puis des histoires, des histoires oui… dont on a déjà envie de connaître la suite !

    • tu sais, c’est vraiment le souvenir de ce livre extraordinaire qui m’est revenu à la proposition du livre perdu
      un étrange livre qui proposait des histoires enchâssées les unes aux autres dans une atmosphère ancienne et enchantée, il y avait aussi des combats et de la cruauté, des chevauchées, si je me souviens bien…
      là encore il y aurait quelque chose à fabriquer pour façonner un véritable ensemble…
      en tout cas merci Philippe, pour ton soutien sur le mystère et l’envie de suite !

  5. Posséder le corps du livre… Ce livre dont les pages restent collées qui se fait lourd qui s’ouvre page 15… Et puis la reconnaissance. Et bien sûr les trous que ça a fait, à l’origine. Très beau. Merci, Françoise.

    • il est assez rare que j’écrive au passé simple mais la nature de l’objet livre qui s’est dessiné en cette fin de cycle, m’y a contrainte
      este à travailler davantage dans son ensemble mais on dirait que ça fonctionne un peu déjà…
      en tout cas cette quête autour du « livre comme fiction » nous a entraînés loin, plus loin qu’on ne l’aurait cru…

    • merci George d’être venue dans mon mystère !!
      toujours ces merveilleux partages croisés à travers nos lectures…

  6. je suis impressionnée par la maîtrise de l’exercice : on assiste vraiment à la naissance du texte qui devient autonome. merci pour ce cadeau.

    • merci tellement à toi pour ta bienveillance…

      (je ne sais pas pourquoi j’ai cette image de cuisine qui me vient, je te la livre !!
      c’est un peu comme une sauce qui prend ou qui ne prend pas ! il n’y a pas que les ingrédients, il y a aussi le tour de main, dit-on… alors il faut de l’entraînement, et on est là pour ça, non ?…)

    • oui tout à fait, tu as raison,
      et il le faudrait…
      comme beaucoup de textes en travail, ça demeure ainsi au placard, alors peut-être de mon côté prendre l’été pour accomplir ci et là quelques objets « finis »
      merci Perle pour ta présence…