PROLOGUE DU CYCLE ÉTÉ 2026 CHRONIQUES

1 Comment va le monde ?

Nous ne transformerons jamais le monde en ne racontant que ce qui l’abîme

2 La citrouille  

En regardant ce ventre de citrouille prêt à bondir de la toile de 45X50, j’ai la trouille.

 Je ne sais pas d’où elle vient. Je sais qu’elle est simplement là comme certaines vérités qui ne frappent pas à la porte et nous découvrons que nous vivions déjà avec elles. Si je la regarde trop longtemps, quelque chose commence à céder, j’ai l’impression qu’elle avance sans bouger, elle n’a même pas besoin de violence ; elle va m’avaler. Pourtant ce n’est qu’une citrouille ouverte. Une masse orange, offerte. Puis les graines grossissent. Je ne sais pas si elles grossissent réellement ou si c’est mon regard qui s’approche trop près, elles semblent attendre quelque chose de moi. Elles deviennent des dents molles, des œufs menaçants, une promesse de multiplication. Je voudrais détourner les yeux. Mais détourner les yeux serait déjà reconnaître son pouvoir. Cette citrouille ne ressemble pas à un fruit. Elle ressemble à ce qui précède les fruits. À un lieu où les formes sont encore prisonnières. Un ventre qui fabrique et ne choisit pas ce qu’il fabrique. Un ventre qui précède tous les noms qu’on lui donne. Mère, matrice, origine, désir. Aucun de ces mots ne convient. Les mots sont trop petits. Alors je pense à la maternité. Non pas à la douceur qu’on lui prête. À son autre visage. Celui qui engloutit. Celui qui transforme toute chose en sa propre substance. Les grosses graines me regardent davantage que je ne les regarde. Elles sont innombrables. Elles ont la patience des choses qui attendent depuis toujours. Je comprends soudain que ma crainte ne vient pas de la dévoration. La dévoration est naturelle. Mon angoisse vient de la fécondité, de ce qui ne cesse de produire, de ce qui ne demande pas mon avis pour continuer à vivre. Le tableau ne me menace pas. Il me retire seulement un refuge. Car je passe ma vie à croire que je suis séparée du grand mouvement des choses. Et voilà qu’une simple citrouille ouverte me rappelle le contraire. Je regarde encore ce ventre orange. Et je mesure ce que serait ma vie si je pouvais être une graine parmi les graines. De reconnaître ce qui m’appelle depuis l’intérieur de ce ventre.

3 Le réel encore le réel

10h –     les cloches sonnent l’heure

10h15    vérification de la chambre, chaude elle sent le bois brûlant

10h30   la descente aux enfers, aller dehors

10h45   le soleil lui-même fond

11h        au passage j’entends le colza sec crépiter

11h15   l’odeur du fumier de porc dans le pré

11h30   un avion passe au-dessus des arbres l’aéroport de Genève est urbain et champêtre à  la fois

11h45   le chant du coucou dans la forêt un rafraîchissement

12h        aïe je me suis pris le pied dans une racine et me suis étalée

12h15   et juste là il y a un chêne majestueux avec une corde qui pend…

12h30   un avion passe, son ombre plane au-dessus des arbres

12h45   tiens une crotte de renard, je suppose

13h        j’enjambe le sixième tronc tombé sur le chemin

13h15   un moustique me dévore sur le mollet gauche, ça démange, je viens déjà de me faire une grosse réaction à la suite d’un piqûre d’abeille sur le nez, je ressemblais à éléphant man

13h30   de retour, à boire, à boire à boire de l’eau fraîche avec fleurs de sureau et pétales de Coquelicots

13h45   avec un peu d’eau pétillante ça s’appelle le champagne des fées

14h        le brumisateur dispense de l’huile essentielles de menthe, ça rafraîchit

14h15    j’entends les voitures passer sur le goudron collant, un lent bruissement des pneus

14h30    je reprends le réel de mon ordinateur qui chauffe, il va me falloir trouver un remède

14h45    je dégouline, je colle, je diffuse de l’huile essentielle de citron

15h        la chambre sent toujours le bois chauffé malgré le ventilateur

15h15   conversation téléphonique avec mon aide en informatique, sa voix douce me 

         réconforte et j’apprends…

15h30   à mon bureau, fenêtre face à la campagne, les feuilles bougent tranquillement on pourrait imaginer la fraîcheur

15h45   il paraît qu’il fera meilleur à partir de dimanche

16h       une douche bienvenue

4 Nomadisme

 Mon bureau aurait besoin d’être rangé. Je veux dire : mis à jour.

Il y a bien un bureau. Une table. Sur cette table, des livres, des cahiers, des notes, des textes d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ils ne bougent pas beaucoup. Ils restent là, même lorsque je ne les regarde pas. Ils constituent une sorte de réserve, parfois ordonnée, parfois non, mais globalement stable.

L’objet le plus mobile est aussi le plus central : mon ordinateur.

Je l’emporte avec moi. Au café, à la bibliothèque, dans les salles d’attente, dans les trams, et ailleurs aussi. À chaque déplacement, le bureau se reconfigure autour de lui sans que les objets eux-mêmes n’aient été déplacés.

Ainsi mon bureau occupe une table, une chaise, un canapé, parfois un lit, parfois un café, parfois une salle d’attente, parfois le coin d’une bibliothèque. Il est là où se trouve l’ordinateur ; mais il est aussi là où se trouvent les textes qui l’entourent ; mais il est encore là où se trouve l’attention qui les relie.

De temps en temps, je le range. Je rassemble les textes, j’empile les livres. Puis les textes recommencent à circuler. Mon bureau reprend peu à peu son extension ordinaire.

Il arrive alors que je me demande si le bureau a été rangé ou simplement déplacé sans modification notable de son contenu

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