Du monde.
Et s’il brûlait, le monde ?
Mais il brûle, il brûle, se consume, nous consume, nous asphyxie.
Brigitte F.
Le réel, le réel.
Il paraît que l’ombre garantie la fraîcheur. Il paraît qu’il ne faut pas boire l’eau glacée. Il paraît que les oiseaux, eux, savent. L’aigle royal a survolé ma terrasse, j’ai eu besoin du livre pour le nommer, puis sa majesté m’a réveillée. Je suis sortie de mon antre aux rideaux tirés. Les tomates avaient rougi, l’érable s’était encore un peu plus effondré, branches sèches cassées, feuilles d’automne. J’ai revu l’aigle royal, il planait au dessus de mon apathique retraite, vol sans effet, naturel et somptueux. J’ai rêvé décollage, je suis allée cueillir les dernières framboises, ai parcouru le chemin sur lequel tombent les noix encore vertes, suis allée ouvrir la boîte à lettres. Vide.
Brigitte F.
Écrire avec Clarice Lispector
Sidération
Je n’ai pas bien lu le guide du Routard. Je suis entrée dans le musée sans savoir qu’il y avait ça. Là.
Les données techniques, je les connaissais déjà. Un monument, un tableau aux dimensions spectaculaires. J’avais vu des reproductions, dans des livres – de format A3 au mieux. Je les croyais en noir et blanc. Mais non, c’est le tableau qui est en noir et blanc.
Ce sont près de 35 mètres de long, près de 8 de haut. C’est ce que dit le cartel, minuscule. Le cartel ne dit pas grand chose d’autre. Il y a une date, aussi : 1937.
Œuvre de protestation, travail militant, hurlement. C’est ce hurlement qui me retient dans la salle qui contient Guernica… ou plutôt qui tente de la contenir. Car ça déborde, ça envahit.
Il n’y a rien pour s’asseoir. Je vois bien que, comme moi, ceux qui entrent cherchent quelque chose sur quoi s’appuyer. Mais nulle banquette, nul siège, rien.
Rien que le coup de poing que certains semblent recevoir au visage, yeux exorbités, bouche grande ouverte sur l’atrocité. D’autres le ressentent visiblement à l’estomac, se plient un peu, se tassent sur leurs appuis, trébuchent, vacillent.
On s’approche d’un pas hésitant. On sait ce qu’il y a à voir et pourtant, on ne savait pas.
Le taureau en haut à gauche, le cheval qui hurle, cette ampoule allumée, qui éclaire quoi ? Et puis les corps de ceux qui tentent encore de fuir, de ceux qui agonisent, de ceux qu’atterre l’effroi. Il y a ces bras qui se lèvent en un appel désespéré, ces yeux qui se ferment, ces bouches qui appellent à l’aide. C’est hideux, monstrueux. C’est hideusement parfait, monstrueusement beau. Les détails frappent. On recule ; le regard cherche à capter l’ampleur, mais le corps semble la refuser. Il naît comme une nausée, l’atrocité génère un nœud similaire à l’appel du vide : on est face à un indicible abject et on s’approche, comme au bord d’une falaise, d’une chute d’eau verticale. Et puis le cerveau réagit, nous fait reculer d’un pas, mise en sécurité sommaire et symbolique.
À Prague, j’étais allée dans le ghetto. Et avais ressenti la même nausée. Plus récemment, je suis passée à Oradour Sur Glane. J’y étais seule, en dehors du tourisme de masse rendant souvent la chose sordide. Ce n’était pas Guernica, mais l’innommable était palpable, atrocement présent.
Guernica se trouve dans le Musée de la reine Sofia à Madrid. Je suis sortie. Je ne connais rien d’autre de ce musée.
Brigitte F.
De soi-même, d’écrire.
Il faut un bureau. Il faudrait un bureau. Puis-je encore nommer ‘bureau’ cette table submergée de papier, que seul l’ordinateur portable au milieu dépoussière un tantinet? Le papier, il me constitue. Je me sens faite de ce papier là.
Celui en petit format sur lequel je note les choses à faire, les livres à lire, les titres à retenir, les sommes à payer, les courriers à envoyer, les oublis à rattraper. C’est un bloc de feuillets, des quarts de A4 rassemblés par une petite pince à dessin, faut pas gâcher le papier. Bien sûr, il arrive qu’on retourne la micro-page et qu’on y retrouve un événement oublié d’il y a deux mois, un bout d’ordonnance ou de liste de courses, un rappel oublié, trop tard.
Le reste s’organise autour des piles de papiers de formats variés. Un pot avec des crayons et stylos, ciseaux et stabilos de plusieurs couleurs (j’adore les stabilos), un bloc de trop petits tiroirs confectionné jadis par mon père en bois de rose, veinures élégantes et fonctionnalité relative, un contenant pour les courriers reçus délaissés, deux gourdes d’eau, comme si s’embarquer en écriture était aussi aride qu’un départ en randonnée, un agenda papier qui répète celui du téléphone, un étui contenant les lunettes qui devraient être sur mon nez, un flacon d’anti-moustique..
Et les livres, plein de livres en colonnes instables, ceux des ateliers passés, ceux qui pourraient servir à préparer les ateliers suivants, ceux qui servent d’appui aux ateliers en cours.
Le décor est aussi de papier : des photos d’objets prises jadis au cours d’un atelier d’écriture par une qui avait un talent de photographe, le grand père au volant de sa première voiture, fier comme un paon, des aquarelles offertes au fil des rencontres par ceux qui savent faire – souvenir de l’arrivée au petit port corse, allée de platanes d’un parc près de Montpellier, un dessin au lavis qui représente les outils du dessin au lavis – une image de phare, memoriabilia.
L’ordinateur ouvert trouve sa place, sa lueur me tire vers l’écrit.
Brigitte F.