1 | du monde
Un monde qui « se détourne de l’amour » exige de nous assauts de « désirades ».
Bell Hooks, A Propos d’amour.
Daniel Maximin, L’Invention des désirades.
2 | le réel, le réel, encore le réel : un quatre-chemins
Au creux des quatre coudes que forme le croisement des deux rues du quatre-chemins : quatre maisons. Une case en bois en ruine : peinture beige et ocre défraichie, portes éventrées, toit affaissé. Végétation dense. On ne devine même plus l’entrée. Une maison clôturée d’un haut grillage avec une pancarte rouge : Attention au chien ! Mais je n’ai jamais entendu de chien aboyer. Tout au bord de la maison, deux voitures y sont garées, l’une derrière l’autre, sous l’ombrage d’un grand arbre. Une multitude de plantes en pots. Une maison avec un petit jardin et une échelle posée le long d’un arbre. Une quatrième maison à peine visible, avec un jardin aussi. Une tôle rouge le long d’un grillage en guise de brise-vue. Murets de pierres inégales. Gouttière qui forme un coude pour évacuer l’eau de pluie dans la rue. Les maisons tout autour, agglutinées, et ça fait un quartier : Caféière. Visible du carrefour, au bout d’une des rues, sur les hauteurs, le flanc du volcan. Vert dense. Nuages épais et gris. Vent. Chants d’oiseaux. Des accotements herbus le long des maisons. Pas de trottoir, pas de signalétique routière. Il est près de quatorze heures. Le vent qui fait rouler les nuages, les arbres et la végétation qui se fraient un passage tant bien que mal dans peu d’espace, crevant béton, pierre et bois, la proximité du volcan et les dernières ondées de la nuit et de la matinée, rafraichissent le bitume. Le quatre-chemins est vide. Le vieux monsieur qui s’assoit parfois sur le muret au bord de la maison en ruine n’est pas là. Une voiture klaxonne – les rues sont très étroites -. Elle est blanche. De la fenêtre ouverte, la musique envahit le quartier et couvre le chant des oiseaux.
3 | écrire avec Clarice Lispector : insomnie
Je yeux ouverts brusquement sur l’obscurité de la chambre. Je desserre les dents. Je laisse disparaitre les bribes de rêves sans chercher à en retenir une. Contours gris des meubles. Douceur du drap. Un poids dans le ventre. Ronronnement de la clim. Luminosité aveuglante du portable avant de pouvoir lire : 4h18. Par la petite fenêtre de la salle de bains sans porte, ce n’est pas la nuit noire : nuit grise du quartier : nuit lune. Dehors le vent et la pluie dans les arbres et tout contre le volet roulant. Lumière du portable qui s’éteint progressivement jusqu’à rendre la chambre à l’obscurité. Je résiste, je ne regarde pas les messages : il fera jour bien assez tôt pour poser le pied par terre et faire face. Petit voyant vert de la clim qui fait pâlir le mur comme un halo. On dirait une luciole. Dans la nuit du lit comme un espace-temps suspendu. Se dire qu’il faut dormir. Désirer et redouter le silence. S’absorber dans ses ruminations jusqu’à en oublier la nuit de la chambre le contour gris des meubles le bruit de la clim le vent et la pluie contre le volet roulant. Le dehors, c’est le dedans, le dedans, c’est le dehors. S’apercevoir qu’on serre à nouveau les dents.
4 | de soi-même et d’écrire : je lire écrire
Je ne sais pas par où commencer. Je n’écris qu’en atelier, ou alors, quand ça ne va pas, sur mon carnet-journal numérique, ça m’aide. J’aimerais lire davantage et plus vite. Je suis assise sur mon ballon bleu, c’est le matin et par la fenêtre : la végétation bousculée par le vent. Je ne retiens pas les livres que j’ai lus, alors parfois je prends des notes. Je pars demain. J’aime l’écriture fragmentaire. Dans le fouillis de la végétation, je remarque un régime de bananes. Je ne suis pas une raconteuse d’histoires. Je ne veux pas que mon propriétaire élague les arbres : j’ai peur de perdre ce petit terrain de forêt sur lequel donne ma chambre-bureau. Je lis souvent plusieurs livres à la fois. J’ai parfois l’impression de vivre tout au bord de catastrophes – à bien des égards, c’est déjà le cas – , ou sur une ligne de crêtes d’où je pourrais tomber à tout moment. J’aime qu’une lecture en entraîne une autre : j’ai entrepris il y a longtemps un journal de mes lectures qui décrivait ce fil qui m’amenait d’une lecture à une autre, mais je l’ai abandonné. Je m’aperçois que le silence total est rare : ronronnement de la clim, chant d’un coq dans le quartier, bruit du vent autour de la maison. Quand j’écris, seules mes mains s’activent sur le clavier, et la main droite sur la souris : le reste du corps est immobile, tout entier tendu vers les mots qui s’écrivent. J’ai peur de perdre : mon ordinateur, mes proches, mon temps, la tête. Dans la végétation, une trouée : toit de tôle de la maison voisine, au loin un bout de mer bleu. J’ai besoin de temps pour lire et pour écrire. Depuis trois jours, à nouveau, mon corps me fait mal. La question qui te fait écrire : comment tout cela a pu exister.
5 | écrire grâce à Laurent Stratos : un monde de bêtes
Souvent, à la fenêtre de mon bureau – que je ne peux ouvrir complètement, car il faudrait pour cela que je déplace mon ordinateur, et la pile de livres qui s’accumulent de part et d’autre, et sans doute aussi le globe lumineux qui me sert de lampe de bureau – vient voler, tout contre le double-vitrage, un colibri. Derrière cette fenêtre, c’est un tout un petit monde de bêtes qui s’agitent : papillons, insectes, sauterelles vertes, mais seul ce colibri, bleu et vert – car j’aime à penser que c’est toujours le même – s’attarde, monte et descend le long de la haute vitre, fait du sur place et me fige le temps de sa présence. J’imagine le bourdonnement de ses ailes que je n’entends pas. Face à face silencieux, temps suspendu, fragment de beauté bien vivante, qui invitent à ne pas désespérer totalement du monde.
« Derrière cette fenêtre, c’est un tout un petit monde de bêtes qui s’agitent : papillons, insectes, sauterelles vertes, mais seul ce colibri, bleu et vert – car j’aime à penser que c’est toujours le même – s’attarde, monte et descend le long de la haute vitre, fait du sur place et me fige le temps de sa présence. » Le pays des colibris.
c’est toute une démarche qu’induit ce «je n’écris qu’en atelier» et désolé retard, voulais répondre sur ce point à mail récent, mais je comprends mieux ici, tandis que de mon côté et depuis l’origine ai toujours perçu la démarche atelier comme une médiation depuis un «déjà» de l’intention littéraire, à concrétiser, apprendre et cultiver (non pas apprivoiser mais le contraire)… ces questions de postures du corps vraiment à prendre au sérieux: comme Clarice L. quand elle dit mettre sa machine sur ses genoux, l’ordi de bureau me sert aux ateliers, aux mises en page, au web et à plein de trucs, mais l’écriture «perso» (si ça signifie) c’est toujours sur le petit portable soit sur pupitre soit autrement ou ailleurs qu’à la table, ai eu plusieurs fois occasions dans les autrefois de faire binôme avec danse pour écriture allongé ou en mouvement chaque fois ça avait été hyper dérangeant