#chroniques #01 | en crabe

1 — le monde ? 
Le monde avance en crabe, il regarde dans un sens et marche dans un autre

2 — dans la clairière
s’asseoir sur le tronc couché du bouleau déraciné au milieu de la clairière, c’est une sorte de parc, d’arène, de monde un peu clos qui rassure vaguement sur le tranquille, devant, une petite butte avec des arbres adultes, des troncs épais et hauts, suffisamment âgés pour qu’on leur ait fait confiance il y a de nombreuses années pour y attacher une clôture de fils barbelés, maintenant le barbelé, leur écorce l’a mangé, juste en face, sans lever les yeux, on ne voit que des troncs, verticaux et sans branches, des plus gros ou plus fins, ou plus loin ou plus près, mais seulement des troncs, on est à l’ombre des feuilles, on sait qu’il y a des feuilles, même si on ne les voit pas quand on ne lève pas la tête, parce que c’est la saison, mais on ne voit que des troncs, des troncs derrière aussi, sur une butte aussi, comme un tas de cailloux, où les restes en ruine d’un autre bâtiment, parce qu’à droite, se trouve l’ancienne étable, bêtes en bas et foin au-dessus, pas de place pour les humains, un chalet pour la remue, un chalet pour monter doucement les bêtes en alpage au fur et à mesure de la croissance de l’herbe, maintenant plus d’herbe ici, des petits arbres, tout petits qui essayent de pousser sans bien y arriver, les autres sont trop grands et prennent toute la lumière, sur la gauche, le chemin continue, un passage entre les arbres, les feuilles mortes concassées en plus petits morceaux, une trace plus sombre, alors qu’il s’était perdu dans la clairière où on marche où on veut, le chemin continue, on est chez la voisine, sous les arbres, on marche dans les feuilles mortes, l’impression de marcher dans les feuilles de papier, les deux bruits se ressemblent, par endroits, les feuilles sont grattées, et la terre est toute nue, là ont dormi les bêtes, un peu plus loin, le chemin se divise, à gauche, on monte et à droite on descend 

3 — la veille
Parfois, elle arrive du dehors, plus souvent du dedans. En mer, elle arrive du dehors, ou du dedans qui appréhende le dehors. Une écoute qui bat, une voile qui faseye, un pas bien trop rapide pour descendre voir la carte, un appel VHF, l’assiette du bateau n’est plus vraiment la même, le corps dans son sommeil n’est plus si bien calé. Et elle s’installe. À terre, elle arrive souvent portée par une angoisse, une crainte, une peur ou juste une obsession qui prend beaucoup trop de place, sans qu’on ne la voie venir. On ne sait pas pourquoi elle arrive, mais on sait qu’elle est là, la veille. Une vigilance pour rien, ou alors on se lève, on règle le problème de la voile mal bordée, de la route un peu trop sud, on se fait une raison de la météo qui change ou on baisse le volume de la VHF. Mais quand on ne sait pas pourquoi la veille s’installe, il y a des règles qui aident, en théorie. Surtout ne pas allumer, ne pas regarder la lumière d’où que vienne cette lumière, un chargeur devenu vert ou la lune trop présente. À tâtons le verre d’eau et passer aux toilettes, éliminer les causes qui auraient pu causer l’arrivée de la veille. Fermer les yeux, respirer calmement, ne plus bouger, même compter les moutons ou bien compter tout court, rien n’y fait. Alors se retourner avant de recommencer à ne surtout plus bouger, respirer calmement et tout le tralala. On sait que ça ne marche pas, mais on se dit à chaque fois, que peut-être cette fois. Continuer la chasse à ce qui serait logique pour une cause de réveil, aller fermer la fenêtre, puis aller la rouvrir parce qu’il fera trop chaud. Et finalement, même si on sait bien que là, ce sera bien le pire, se mettre à réfléchir aux problèmes qui pourraient être la cause de la veille, les tourner dans la tête, et puis en trouver d’autres, et puis encore un autre, et quand parfois, si si, ça arrive parfois, on trouve une solution, bien se dire que surtout il faut bien la noter pour ne pas l’oublier, mais ne pas allumer, ne pas prendre le carnet et ne pas commencer à écrire. Finalement, quand le quart descendant vient doucement vous secouer en disant à toi le soin, ou quand le réveil sonne se rendre compte qu’on dormait, mais qu’on a peu dormi, vraiment très peu dormi, et sûrement pas assez puisque c’est la fatigue qui prendra toute la place dans la tête ce jour-là.

4 — se rafraîchir les idées
Écrire tous les jours, mettre en place l’habitude, la régularité, les exemples célèbres, les journaux d’écrivains, et les gens qui vous disent, en qui on a confiance, ceux qu’on admire un peu, ou même parfois beaucoup, et puis la grande phrase d’on ne sait plus trop bien qui mais cette belle citation qui fait tellement sérieux, tellement juste, tellement vrai : pour écrire, il faut déjà écrire. Alors écrire. Mettre en place, des sortes d’obligations, de soutiens, de béquilles morales pour aider à le faire, à écrite tous les jours. S’inscrire aux ateliers, publier sur Facebook un haïku par jour et puis nourrir le site, le nourrir proprement, les fibres, les protéines et pas trop de glucides, de bonnes vitamines avec des mots tout frais et trouvés localement, des phrases faites maison, cuisinées tranquillement, pas juste du surgelé ressorti d’un fichier d’il y a un moment, qui sent un peu bizarre, mais avec des épices, il fera bien l’affaire. Obligation par-ci, obligation par-là qu’on se met sur le dos quand personne ne le demande, on sait qu’à un moment ce sera plus facile qu’on aura l’entraînement, que c’est indispensable et que ces gens qui disent qu’ils ne travaillent jamais ne racontent que des fables pour les naïfs, les niais. Mais voilà. Parfois ce n’est pas si simple que chacun ait sa place dans un emploi du temps déjà un peu chargé et qui n’a plus d’espace pour ce rien salutaire qui fait naître les idées, pour les balades tranquilles qui font naître les idées, pour aller papoter un peu chez la voisine, ou aller boire un coup, écouter de la musique, aller voir les myrtilles, ou le petit lac du haut, aller voir une expo, appeler une vieille copine, prendre le temps de lire, pour que naissent les idées. Et voilà. On se retrouve la veille de la date fatidique, à regarder sa semaine pour faire un peu le point et écrire une 4, savoir si ça avance du côté de l’écriture et puis se dire que non, ça n’a pas avancé, on a quand même rempli toutes les obligations que l’on s’était fixées, mais que du côté du reste, c’est loin d’être fameux, qu’on a même oublié la si jolie idée qu’on était tellement sûre d’intégrer à l’histoire qu’on ne l’a même pas écrite dans le fourre-tout à notes. Et puis, une fois écrits quelques mots pour la 4, se dire que pour la 5, on a déjà l’idée, que ça va aller vite et que cet après-midi, il fera vraiment trop chaud pour aller se balader ou gratter au jardin, que le boulot ce sera demain et que cet après-midi, ce sera tout pour M, pour écrire sur la mer parce que juste y penser, ça va sûrement aider, juste par le bruit des mots sur les vagues de papier, se rafraîchir les idées

5 — juste son cul
J’étais là pour les arbres. Les branches nues de l’hiver, ce qu’elles écrivent si bien sur la neige, tableau blanc qui grignote les sons et garde les odeurs bien loin de nos narines. L’œil dans le viseur, fignoler un réglage, la profondeur de champ, toutes les branches ou pas, couleur ou noir et blanc, pour juste le graphique, le tout parfaitement stable, assise sur une branche, le genou replié qui me sert de trépied, encore un dernier test en changeant les iso, le doigt sur le bouton. Et il est passé. Un beau chamois tranquille, juste là dans le cadre, devant les fameuses branches qu’il enjambait paisible. Il avançait serein, cherchant de quoi manger, il ne m’avait pas vue, pas vue comme une humaine, alors il est passé, il a continué, et quand j’ai levé la tête pour voir si c’était vrai, il a juste détalé, ne me laissant pas le temps de le prendre en photo. Et quand j’ai appuyé, j’ai eu juste son cul sur une image floue

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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