#chroniques #02 | Voyages

1 « Comment mourir sans être né ? »

2 La chambre 12

C’est dans un fauteuil roulant que je découvre la chambre 12 de la maison de santé dans laquelle je séjournerai plusieurs semaines pour ma convalescence et la rééducation de ma hanche droite. L’aide-soignante ouvre la porte, me pousse en avant. D’un regard circulaire, je découvre mon nouveau domaine : murs jaune, plafond blanc, sol bleu gris. En tournant mon regard vers la gauche, au milieu du panneau, le lit médicalisé avec sa manette de réglage des différentes positions, sa potence, ses commandes pour l’éclairage, sa sonnette. Au-dessus de lui des prises pour les appareils de surveillance du patient, en cas de besoin. À gauche du lit, la table de nuit, avec un tiroir et une niche, pour mes livres et mon téléphone. Face à moi, une grande baie vitrée donnant sur un arbre, un platane dont la ramure de printemps toute neuve occupe presque tout l’espace. Quel bonheur, cette verdure qui pénètre la chambre ! Sous la fenêtre, légèrement sur la gauche un fauteuil. Pas une bergère Napoléon III — nous sommes dans un établissement de santé — un fauteuil médical avec tout le fourbi adaptable pour le repos de la tête, du dos, des bras et des jambes, — en skaï vert le fauteuil, vert pomme. Contre le mur, une table à roulettes, de celles qui peuvent être installées au-dessus d’un lit pour les repas ou la lecture, équipée d’une chaise dont l’assise est du même skaï que le fauteuil. Sur la table une carafe d’eau et un verre. Sur le mur de droite, la porte de la salle bain avec d’un côté un placard dans lequel je rangerai mes vêtements et ma paire de sneakers de rechange — mieux vaut prévoir — et de l’autre l’écran de télévision. Au-dessus un climatiseur. C’est lorsque que l’aide-soignante m’aura laissée seule, qu’ayant fait pivoter mon fauteuil, je pourrai examiner le quatrième mur, celui de la porte de la chambre sur laquelle sont affichés le plan d’évacuation, les consignes de sécurité et quelques points du règlement de la maison. À droite de la porte un distributeur de gel désinfectant pour les mains. Quand j’aurai mis un peu de mon désordre, je serai chez moi.

3 Éclats de voyage

 Je n’ai jamais écrit de roman de voyage et je n’en écrirai pas. L’idée de prendre des notes et des photos pour, de retour à ma table de travail, raconter un périple, même en y mettant, un peu ou beaucoup de moi, me fatigue rien que d’y penser. J’ai cependant utilisé des bribes de mes voyages, dans l’un ou l’autre de mes textes, pour décrire un décor ou camper un personnage. Les rassembler dans un recueil pourrait être intéressant.

 Bribe 1 Pas de doute, on était au pays des lémuriens. Sur le décor du bar, un maki* rigolard entourait sa queue annelée autour de l’énorme capsule de coca-cola qui lui servait d’auréole. Juste en dessous, un beau dos malgache, penché sur le comptoir tendait avec humour un débardeur. Un maki —encore un — avertissait d’un « Vas-y môlo Vazaha au pays du mora mora **» ceux qui n’auraient pas encore compris qu’on était dans un ailleurs. Je me suis approchée d’une extrémité du bar. La Vache qui rit, peinte sur le mur, riait et là on savait pourquoi. »

Maki : espèce de lémurien

Vazaha : nom donné par les Malgaches aux étrangers blancs qui ne sont pas nés sur l’île

Mora mora : tout doucement

Bribe 2 Je suis sur le quai des Esclavons. Il y souffle une petite bise bien mordante.Le soleil de l’après-midi fait ses adieux — touchants, les adieux — au ciel gorge de pigeon qu’irisent des pourpres et des bleus. Comme c’est bien dit ! Pour ne pas être en reste, le globe de la Douane de mer ajoute sa touche d’or. Très fond de scène pour un final d’opéra, cette opale posée sur une améthyste. Même que le velours de la lagune, à force d’être violet, finira bientôt noir !

Bribe 3 Félix de Brèdes était rentré fin juillet. En quittant le Vietnam, à soixante-cinq ans, il avait laissé derrière lui quarante ans de sa vie. Son entreprise d’import-export en produits pharmaceutiques, ses partenaires de majong, ses congaïs, tous ses amis et surtout ses fleurs. C’était un Français de l’Indochine coloniale, celle de la bonne époque. De haute taille, il habitait sa maigreur un peu voûtée avec nonchalance et gaieté. Ses grandes jambes desséchées presque toujours habillées de shorts blancs et de chaussettes montantes. Un casque colonial sur son crâne nu, il mouvait son grand corps avec lenteur, comme pour s’excuser de déranger l’air qui l’entourait. À ses yeux rêveurs, à sa lippe gourmande, on devinait qu’il aimait le plaisir. Il parlait vietnamien avec douceur, ce qui ne manquait pas de surprendre car cette langue est plutôt hachée. Son accent original l’avait doté d’un charme ravageur.

 Bribe 4

  • « Moi c’est Istvan, vous le savez déjà. Istvan, c’est Etienne, Stéphane, si vous préférez et je suis hongrois. Enfin j’étais hongrois, maintenant je suis français, franco-américain plus exactement. Je suis né en 1936. Beaucoup de garçons s’appellent comme moi en Hongrie, à cause d’Etienne, notre premier roi. Pour nous les Magyars, notre premier roi, ce n’est pas rien, c’est tout ! Je digresse, je digresse, je tourne autour du pot… Je ne vais tout de même pas vous raconter l’histoire de la Hongrie, n’est-ce pas ? Un peu plus de Tokay ?
  • Tout à l’heure. Je vous écoute.
  • Oui, je suis né hongrois, à Sopron, petite ville proche de la frontière autrichienne, dans la maison paysanne de ma famille maternelle. Mais c’est à Budapest que j’ai été élevé par mes parents, avec ma petite sœur Vera. Mon grand-père paternel était tourneur sur métaux, mon père aussi dans sa jeunesse, mais surtout il était communiste. Nous étions tous communistes. Plus ou moins, mais tous. Mon père, lui, faisait partie des « plus ». Il s’était épuisé les yeux, après son travail, sur des livres de droit, pour gravir les échelons de son usine, mais surtout ceux du Parti. En 1956, il ne faisait plus le tourneur, il appartenait à la Sécurité. Ça ne vous dit pas grand-chose, la Sécurité, qu’importe. Mon père n’était plus un prolétaire, il était un apparatchik du régime ; c’est pourquoi j’avais une place à l’université. J’étudiais la médecine, j’avais vingt ans. Bon je fais court : en 1956 des étudiants de Budapest, dont j’étais, se sont révoltés. La Sécurité a tiré sur les manifestants. Mon père était un tireur, moi j’étais un tiré ! Tokay ? »

4 Nouvelles de mon chantier

Toujours préoccupée par la deuxième partie de mon roman en cours d’écriture.

Quelle forme lui donner ? Lettre, récit ou monologue intérieur ?

Je cherche aussi toujours le titre ce roman.

Par contre, j’ai une idée très nette de sa fin.

5 Merci Nolwenn

Tout écrire ? On voudrait bien, on en rêve. On n’ose pas toujours : trop cru, trop personnel, trop indiscret, blessant pour un tiers… Pourtant on sait bien que si on n’a pas écrit avec son âme, son corps, ses tripes, son intuition, son imagination, on n’a pas écrit.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

3 commentaires à propos de “#chroniques #02 | Voyages”

  1. Merci pour ces chroniques estivales , même si tu n écris pas un livre de voyage , tes chroniques nous font voyager et partager des univers du « platane à la chambre d hôpital » et en passant par tes tes bribes aux personnages haut en couleur . J adore tes illustrations !

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