
1 – Le monde
Comment écrire le plein sans connaître le vide ?
2 — Tout autour
Se tenir au milieu de la chambre, faire un tour sur soi-même, un rond dans un carré, comme une complexité, le diamètre pour côté, regarder tous les points avec une attention qui serait la même pour tous, la fenêtre et la table et les cadres sur le murs, puis la question des coins qui sont un peu plus loin, y rester plus longtemps ou au contraire passer ces endroits un peu vides un peu plus rapidement parce qu’il n’y a quand même pas grand-chose à y voir, pas de cadre, pas de fenêtre, pas de porte de placard, pas de canapé-lit avec une couette à lignes, juste dans le coin opposé un trépied de photographe posé là depuis longtemps à en croire la poussière, il est bien dans son coin, pas moyen de tomber ni d’un côté ne de l’autre. Le rond s’arrêterait dans les coins du carré ?
3 — voyage mathématique
Un livre de voyage. Suivre une avancée, avancer en se suivant même sans savoir à quoi, ni où cela nous conduira. Manie de la définition, de tirer sur les mots, les regarder de près, de dessous, de derrière pour savoir ce qui se cache dans leurs plis, leurs déplies, leurs replis. Un livre de voyage, intérieur, extérieur, parfois on pioche dans les expressions, on leur adjoint des extensions, on leur fait dire ce qu’elles n’auraient jamais pensé dire, alors livre de voyage pourrait nous mener loin. Mais revenir aux sources, une histoire de terrain et de géographie, une histoire d’endroit qui n’est pas la maison, ce lieu qu’on considère comme un point de départ, une sorte d’origine, de kilomètre zéro. Déjà commencer par définir ce point, qui bougera avec nous et nos déménagements. Et au passage, déménager, un voyage ? la préparation du voyage, un voyage ? Un voyage qu’on ferait en rêve, un voyage ? Un voyage qu’on ferait sans bouger tout son corps, en promenant simplement son doigt sur une carte, une carte en papier, mieux que sur Google Maps, un voyage ? le livre de voyage suppose un tas de choses qu’il n’a pas démontré, une sorte de construction qui repose sur du vent et non sur des axiomes. Le livre de voyage n’est pas mathématique. Et pour moi c’est déjà, un problème résolu, et c’est déjà pas mal. Et encore. Un voyage mathématique jusqu’aux sources de l’axiome en suivant toutes les routes de toutes les démonstrations, c’est au moins un voyage qui vaut les sources du Nil, non ?
4 — besoin de rien
L’objet de ce livre n’est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour, ou dedans. Souvent je crois que la première phrase d’espèce d’espace de Perec me suffirait, que je pourrais arrêter là la lecture et que ça me ferait assez de réflexions, de questions, de fils à tirer ou de pistes à explorer, autant que si j’avais lu un livre en entier, de quoi remplir ma tête comme un livre en entier. Vide, rien, compliqué une fois sorti de la définition physique d’absence de molécule quelconque, une absence statistique pour rester pragmatique, une absence qui se rapproche du vide qu’on utilise quand on construit une pompe. Attirer l’écriture par le vide ? Absence en contraste avec présence, le non-vide qui va contenir ce vide pour lui permettre d’être vide, pour l’isoler du pas vide, même si le non-vide n’est pas plein pour autant. Logiquement, la phrase de Perec me chatouille, s’il y a quelque chose dans le vide, il n’est plus vide. Mais j’aime l’idée de un peu, de milieu, de juste milieu, de place pour autre chose entre le vide et le plein, un peu vide, un peu plein, avec des degrés, une infinité de degrés, le continu de ce qu’on met entre 0 et 1. Pour l’écriture, trouver dans cette phrase un grand nombre d’ouvertures, de balades à faire, d’endroits à visiter. Le vide et le rien de l’emploi du temps aussi, le besoin de leur trouver une place dans le temps, dans mon temps à écrire à penser quoi écrire, un temps vide pour les doigts, les garder éloignés, du papier, du clavier. J’ai besoin de ce temps vide, de savoir que je pourrais le laisser vide le temps qu’il va falloir pour que je n’ai plus besoin du vide. Sans vide, pas de plein quand j’écris et cette semaine pas de vide, alors pas non plus de plein, pas même de demi-plein dans le fichier, sur le papier. Pour faire la place aux mots, moi j’ai besoin de rien
5 — L’autre moitié
L’autre moitié des maths, c’est l’idée qu’on s’en fait, l’idée qu’on s’en est faite au fil des mauvaises notes que l’école distribue souvent généreusement au moyen des devoirs qui utilisent les chiffres pour dégoûter des chiffres. Il est une autre partie de ces mathématiques, une partie qui est belle, et qui ne sert à rien, une partie pas outils, pas au service des autres, de la physique et des stats, de cette économie qui économise mal le bonheur des humains. Une partie qui commence comme un jeu de gamins avec plein de et si, les yeux qui filent au loin et un si grand sourire qu’il brille depuis le dedans jusqu’à se voir de dehors, des idées qui s’enchaînent, qui s’empilent comme des cubes pour faire de mes chers maths, une figure parfaite, élégante et complète.