#chroniques #03 | poussières et autres petites choses

1 – poussière de monde
Écoute la poussière se poser sur tes feuilles

2 – poussières de mots
Exposition Matisse, Grand Palais
c’est tellement simple, regarde les citrons, ils sont juste jaunes – c’est facile, tu feras la même chose à la maison, il reste des papiers en couleur des décos de Noël – Dis, pourquoi le monsieur il a dessiné plein de fois le même dessin ? ben c’est pas le même dessins – ah si, c’est marqué là – attend, je veux faire la photo, ça fait une éternité qu’elle est devant, on dirait qu’elle lit le truc dans les deux langues – c’est nul, les chaussettes Matisse elles existent pas en 29-30 – on le voit partout ce tableau-là, je le voyais plus petit

3 – un jour et des poussières
Dimanche quand j’étais petite ça commençait toujours par mon père qui se moquait des voisines en les voyant partir pour la messe et passer devant chez nous. Plus tard, à Londres, le dimanche était juste le jour où souvent je ne mangeais rien, ou ce qui restait dans le placard, dans le petit frigo, faute d’y avoir pensé la veille et faute aussi d’avoir assez d’argent pour aller chercher quelque chose au take-away. Depuis que je suis en Bretagne et qu’on a ouvert l’école du bois sur Lavrec, le dimanche est le jour des poussières, le jour de la sciure. Toute le reste de la semaine, les stagiaires sont là. Ils partent le samedi après-midi, les suivants arrivent le lundi. Toute la semaine, on mange ensemble, on parle ensemble, ils travaillent ensemble, ils dorment sur l’île, toute la semaine, ce n’est plus vraiment notre île. Le dimanche, on est chez nous. Toute la semaine, je n’ai rien à faire à l’atelier, certains stagiaires sont plus habiles que moi, je n’ai pas grand-chose à leur apprendre, le bois c’est le domaine de Josef. Mais on vit sur la même île, on se parle à table, durant les pauses, ils sont intrigués par mon accent, parfois par mes photos, de temps en temps par mes textes, ma vie les intéresse, les Shetland, c’est loin, c’est exotique, les moutons, les poneys, mais ça s’arrête souvent là. Et ils repartent. Le dimanche, Neige et Damien s’occupent du ménage dans les dortoirs et la cuisine, tandis que l’atelier, c’est pour Josef et moi. Le balai qui frotte, qui cogne contre les murs et les pieds des établis, la poussière qui se tortille en longs rubans dans la lumière, les odeurs. L’odeur du bois, reconnaître les essences à leur odeur. Josef sait sur quel établi on a travaillé quoi, j’essaye de deviner à l’odeur de la sciure. Les résineux, c’est facile et les bois frais aussi, le noyer, le chêne, je suis incollable, et maintenant le buis, lot récemment acheté pour un stage de sculpture des pièces du jeu d’échec. De temps en temps pour m’apprendre, Josef m’aide faire des copeaux, le copeau frais sent plus et puis toucher le bois c’est presque savoir son nom. Sinon, au bout d’un moment je donne ma langue au chat. Et souvent le coup de balai du dimanche se prolonge tout le jour et on se retrouve tous à bricoler tranquilles dans les bruits de rabot, de scie ou de chignole, de pierre à affûter, dans les odeurs de bois, de poussière, de sciure. Le dimanche, c’est le jour des poussières. 

4 – réduites en poussières
C’est peut-être le destin de toutes les résolutions, de finir en poussière. Pour les miennes je me dis que c’est trop souvent le cas. Un jour on a le temps de penser à tout ça. On se dit qu’on va faire ça et ça, aussi ça. Comme ça. Écrire tous les jours, même écrire pas grand-chose, mais écrire tous les jours. Et aussi finir avant telle date cette relecture qui traîne, envoyer le manuscrit, se faire une liste d’adresses, un tableau de suivi pour éviter, quand même d’envoyer deux fois de suite le même manuscrit à la même maison. Des résolutions simples, de bonnes résolutions. Et puis la vie arrive et elle piétine tout ça d’une semelle amusée. Le livre nous tombe des mains et les yeux se ferment tout seuls, et au moment d’écrire, on pense à autre chose, on a d’autres urgences, des opportunités, des promesses à tenir, aussi des engagements. Et puis on se retrouve dans la maison de Balzac, sa maison de Paris. Monter les escaliers pour sortir du métro, regarder les immeubles, tout en pierres, tout proprets, se demander quand même si du temps de Balzac c’était les beaux quartiers, cette rue Raynouard, 1761 – 1836, écrivain, membre de l’académie française. Malgré un petit moment où on se demande quand même pour le verre et métal si ça fait très Balzac, descendre dans le jardin, découvrir la maison, un seul étage en haut au milieu des immeubles, d’autres pièces en contrebas, mais au premier abord, c’est le contraste qui frappe. Visiter toutes les pièces, très peu de mobilier, beaucoup de choses à lire, des copies de manuscrits, des panneaux de commentaires, une frise des personnages, des statues, des portraits, des gravures, un grand poêle, un fauteuil et une table placés dos à la fenêtre, et dos à la lumière. Discussion à l’entrée sur le seuil de la cuisine, échanger quelques mots avec les gens des lieux, se rappeler que Balzac écrivait toute la nuit, qu’il buvait du café pour se tenir éveillé. Alors vite retourner dans une des premières pièces et faire une photo de la cafetière de Balzac et voir une solution dans cette potion magique pour prolonger les jours et pouvoir ramasser toutes les résolutions tombées dans la poussière : la solution est là pour agrandir les jours, il faut boire du café ! 

5 – aux semelles, des poussières de mots
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles des poussières et des traces des livres qu’on a lus ?
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles des mots qui ont roulé sous nos yeux, dans nos têtes ?
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles de tout ce que l’on cherche quand on cherche sur le web ?
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles de toutes ces heures passées perdu entre les pages ?
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles des mots écrits par d’autres ?
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles des mots écrits par d’autres dans les mots qu’on écrit ?
Nos semelles ne sont-elles que des semelles de plagiaires ?

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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