1 | pas question
Pas question de se laisser impressionner par les vainqueurs autoproclamés.
Pas question de se laisser aveugler par leur réussite de carton.
Pas question de se sentir minable parce qu’on n’est pas multimillionnaire.
Pas question de se sentir invisible parce qu’on n’a pas dix mille followers.
Pas question de se sentir moche parce qu’on ne ressemble pas aux corps bodybuildés.
Pas question d’être reconnaissant de notre propre exploitation.
Pas question de ne pas voir la peur nue des puissants.
Pas question de prendre leur imposture pour un rempart solide.
Pas question de ne pas remarquer leur insondable solitude.
Pas question de croire qu’on se sauvera seul.
Pas question de laisser diviser ce qui nous relie.
Pas question de courber l’échine.
Pas question de leur abandonner le monde.
Allez.
Déguerpissez.
Et foutez-nous la paix.
2 | Céüse passe à l’ombre
Chaud après-midi de juillet. Le soleil tombe à pic. Le ciel est d’un bleu dur. Pas un souffle. La falaise se déroule d’ouest en est sur quatre kilomètre. Un feston de pierre. Un ruban de guimauve pétrifiée. Pour se retrouver au pied des voies, une heure de marche d’approche. Des pentes raides et boisées. Le chemin monte droit vers la paroi sans dessiner les lacets habituels. Il attaque la pente de front. Le calcaire, patiné par le passage des grimpeurs, est lisse sous les chaussures. Le sentier serpente entre des ravines asséchées surmontées de petits feuillus aux feuilles dures et piquantes ; des pins sylvestres aux troncs roux, leurs racines, mises à nu par l’érosion, s’accrochent à la pente. On dirait que la terre s’est retirée sous eux, les laissant suspendus, à vif, au-dessus du chemin pierreux. Insister sur la sensation de chaleur. Elle semble sortir autant du ciel que du sol et fait vibrer l’air. Les feuilles vernissées des arbustes renvoient une lumière blanche. Aux deux tiers de l’ascension, le sentier débouche à découvert. Les arbres disparaissent. Ne restent qu’un tapis bosselé d’herbes sèches et de sable grossier. Au-dessus, la muraille de Céüse surgit. Sa roche, éclatante sous le soleil, est parcourue de longues stries bleu gris, ocre et jaune. On dirait un immense Rothko dressé à la verticale. Les trous, les prises, les gouttes sculptées par l’érosion apparaissent avec netteté. Les arêtes, rares sur cette falaise bombée comme une vague, découpent des ombres d’un noir profond. Des choucas et des martinets tournent dans le ciel. Leurs cris brefs accentuent encore la sensation d’altitude.
Puis, sans qu’on s’en aperçoive, cette portion de falaise (face est) passe à l’ombre. Léger vent. La fraîcheur arrive d’un seul coup. Les couleurs se matifient. Elles semblent poudrées. La paroi change de nature. Elle paraît soudain plus compacte, plus impressionnante Ce qui, dans la lumière, semblait ouvert et accueillant devient opalescent. Au pied de la falaise, le sentier crayeux continue de réfléchir une clarté laiteuse. Elle enveloppe les grimpeurs d’une lumière diffuse, comme un voile. Les contours perdent de leur précision. L’air lui-même paraît plus épais. Les sons s’amortissent : le frottement des chaussons sur le rocher, le raclement d’un mousqueton, quelques voix lointaines. Tout semble respirer plus lentement.
3 | Le voisin
— Je voulais vous dire… Je suis monté hier soir parce qu’il y avait quand même beaucoup de bruit. J’ai vu vos enfants…
— Mes neveux.
— Oui, vos neveux. Eux, ils ont très bien compris.
Je ne réponds pas.
— Vous savez, je ne suis pas mauvais coucheur. Mais il était plus de vingt-trois heures. À cette heure-là, les gens apprécient le calme.
— Oui… enfin, nous étions pieds nus, assis autour d’une table. Nous jouions aux cartes.
— On ne va pas s’énerver. Je n’ai jamais eu de problème avec les autres locataires.
Silence de ma part.
— Voilà. Je préfère toujours dire les choses.
— Si cela se reproduit, montez nous voir. Au revoir.
Le lendemain
— Vous ne préféreriez pas vous garer là ?
Il désigne une place en plein soleil, à côté de sa voiture, devant une porte de garage close. La mienne est stationnée en créneau, entre deux camionnettes et sous un arbre. Il reste environ un mètre devant et derrière.
— Je vous gêne ?
— Moi, pas du tout. Mais vous savez… les autres. S’ils veulent ouvrir leur coffre, passer avec quelque chose d’un peu encombrant…
Silence de ma part.
— Enfin, je dis ça pour vous.
— Elle va rester là, alors.
4 | Léa et Ivo
Léa
Derrière le comptoir du petit camping, près du lac, il y a Léa. Elle a une vingtaine d’années. C’est un job d’été. Le camping appartient à son oncle. Quand elle dit bonjour, il y a quelque chose d’enjoué dans sa voix. Une gaité un brin forcée. Sa voix est claire, presque flûtée.
— Un panaché ? Une crêpe à la crème de marrons ?
Elle connaît tout le monde. Les habitués possèdent un bungalow autour du lac. Beaucoup sont là depuis des années. Des retraités. Des familles avec de jeunes enfants.
Avec les plus âgés, elle est la petite-fille qu’ils n’ont pas. Avec les enfants, une grande cousine qui sait où sont les glaces et les ballons.
Ses parents tiennent un commerce à Gap. Dans sa famille, on tient des hôtels, des bars, des restaurants. On accueille les gens.
Elle dit qu’elle aimerait faire autre chose. Peut-être secrétaire médicale. Peut-être travailler dans la communication. Elle ne sait pas encore.
Elle aime parler avec les clients. Elle essaie de retenir leur prénom. Elle glisse une plaisanterie quand elle peut.
Elle est fille unique.
Elle n’a pas le permis. Ou pas de voiture. Son oncle la ramène à Gap.
Elle dit qu’ici, en dehors du camping, il n’y a pas grand-chose. La falaise de Céüse. Des grimpeurs. Beaucoup d’étrangers.
Elle aimerait travailler à la pizzeria du col. Il y aurait plus de jeunes. Elle pourrait pratiquer son anglais. Mais sans voiture, ce n’est pas possible.
Alors elle attend. Elle se balance légèrement derrière son comptoir. Sa voix monte.
— Un Ricard ?
Ivo
Ivo a dormi dehors. Il porte un vieux tee-shirt orange qui tombe sur un short noir. Il est pieds nus. La plante de ses pieds est noire de crasse. Sa peau a pris la couleur brun cuivré de ceux qui vivent dehors. Ses cheveux sont emmêlés. Très noirs. Ses yeux aussi. Ils regardent un peu de travers. Il marche en tanguant. Ses bras se balancent. Il est sept heures. La boulangerie est déjà ouverte. Il voudrait un café. Sans doute aussi une douche. Un lit. Un toit. Revoir sa famille. Depuis combien de temps est-il dehors ? Quelques jours. Quelques semaines. Il ne sait plus. Il tend la main. Les gens passent. Beaucoup vont travailler. Certains baissent les yeux. D’autres disent qu’ils n’ont pas de monnaie. C’est peut-être vrai. On en a rarement sur soi maintenant. Il reste devant la boulangerie-café qui fait l’angle.
À l’intérieur, plusieurs hommes maghrébins prennent leur petit déjeuner. Ils parlent entre eux. Ivo demande aussi. Personne ne répond tout de suite. Puis l’un d’eux se lève. Il revient avec un croissant et quelques pièces. Ivo dit merci. L’homme retourne s’asseoir. La journée peut commencer.