1. Pas question
Pas question de se contenter d’être l’homme blanc, le dominant, le fossoyeur. Exigez la modestie. Partez de chez celles qui vous avez piétinées. Allez ailleurs.
2. Crépuscule
Bleu moins bleu. Le soleil, de l’autre côté, s’est couché. Un chien aboie. Des cloches. Des voitures. La voix du voisin, grave. Ne garder que ces quelques sons pour dire le calme. Quelques enfants crient, au loin. La voisine, sa voix, moins grave. On ne perçoit pas ce qu’ils se disent. Un oiseau a disparu derrière l’horizon. Quelques nuages gris au-dessus des silos. Les arbres semblent fatigués. Ils ont eu chaud. Ils veulent l’automne. Un autre chien aboie, plus près. Le drapeau déchiré pendouille. Il n’y a pas de vent. Les tomates et le poivrons sont rouges. Les ramasser avant de partir. Les gazons ont brûlé. Il a fait chaud. Les volets des villas sont fermés. Dimanche soir d’été. Faire sentir l’usure du quartier. Les immeubles ne sont plus neufs. Les fermes sont refaites. Les voitures ne bougent pas. Une moto, au loin. Chaque bruit au singulier. Quelqu’un, en face, est sorti sur son balcon. Une deuxième personne. Ils sont assis. Un train. Il ne se passe rien. La piscine, la fontaine, la boîte aux lettres, les bacs de fleurs, les cheminées, tout semble à l’abandon. L’agitation du jour n’est plus. Le ciel n’est plus tout à fait bleu. Il devient gris. Deux oiseaux se poursuivent. Une voiture monte vers Montagny. Une voiture passe ici. La première depuis combien de temps ? Une voiture descend vers Cousset. Dans l’immeuble, une lumière s’est allumée : carré jaune d’une salle de bain. Quelques insectes s’acharnent, sur ma jambe. Penser à faire disparaître le nid de guêpe. La voiture qui est passée il y a deux minutes vient de repasser, dans l’autre sens. La lumière de la salle de bain est éteinte. Ce qui change, ce sont ces riens. S’y accrocher. Une portière claque, reclaque. Les voisins, de quoi parlent-ils ? Encore une voiture qui s’en va, vers les Arbognes. Les lampadaires ne sont pas allumés. La nuit n’est pas encore officiellement la nuit. Le ciel devient d’un gris de plus en plus foncé. Des gens saluent les voisins. Premiers passants sur le trottoir ce soir : bonne soirée, bonne rentrée. Retour de vacances, de promenade. Les Blanc. Deux lampes se sont allumées vers la piscine. Ce n’est pas pour s’y baigner. Voilà : les lampadaires sont allumés. Des corbeaux croassent. C’est la nuit.
3. Dialogue en rose
La veste rose, le rose à lèvre. Elle baille. Avec les copines, on fait du jeu de rôle. Montre la photo. Ma sœur, deux amies, et le hobbit, c’est moi. Blouse noire, décolletée. Silence. C’est un peu difficile à expliquer : tu dois suivre des instructions, lancer des dés, faire des actions, on s’amuse beaucoup. Le sourire est crispé. Elle baille un nouvelle fois. La relancer. Une Guinness ? On n’en a plus. Une IPA ? Non plus. Alors une pression, vous avez de la blanche ? Hoegarden. Ça ira. Nous choquons nos verres. Le rose sur les lèvres, le rose de la veste, le noir de la blouse, la peau légèrement bronzée, les cheveux courts. On a pris le train pour aller chez une amie, près de Berne. J’étais déjà en hobbit. C’était un peu carnaval avant l’heure. On est en novembre. La pièce était pas mal mais j’ai trouvé la transformation trop rapide. Ils sont amis et tout d’un coup ils se haïssent, ce n’est pas crédibles, mais à l’époque, un Allemand, un Juif, peut-être bien que ça a pu arriver. Elle interroge l’historien, qui ne sait pas. Le bouquet de fleur, heureux que ce n’est pas à moi qu’il l’a lancé, j’aurais été gênée. C’est sans doute ça, ces bâillements, cette retenue, cette lenteur. Elle est gênée. On lui offre un bouquet il le balance dans le public, ce n’est pas très respectueux pour les organisateurs. Elle est fatiguée. On se voit demain ? Comme d’habitude, pour le café, à dix heures, avec les autres. Les autres… Demain, elle aura rangé la veste rose, le rose à lèvres se sera effacé, elle jouera un autre rôle.
4. Roman Photos : journal d’écriture
À nouveau, je détruis tout. Il y avait une rencontre, la possibilité d’une histoire, mais mon homme, dont déjà j’oublie le prénom, se retrouve seul. La photo qui provoque cela : ma tronche. Même si le je est interdit dans ce livre, c’est ma vie que ça raconte, l’impossible rencontre (titre possible). Dernière phrase écrire : l’homme pleure (pas moi).
Tout cela n’est qu’une vidéo mal montée. Un type raconte une histoire emberlificotée. Sa communauté peine à le suivre. Il perd des abonnés. Salut les amis, aujourd’hui, il sera question de Camille, non, de Marie-Anne, de Caty, de Bambi Kanetaka, de la reine d’Angleterre, de Margaret, l’homme est perdu, il bafouille, il n’a plus d’abonnés. Il continue de parler mais dans le vide, devant une bibliothèque de bouquins qu’il n’a pas lus. Il fait semblant d’avoir quelque chose d’intéressant à dire mais tout cela n’est qu’un jeu insensé, une façon comme une autre d’occuper sa solitude. Il erre dans son appartement, qu’il n’a jamais quitté. Il faudrait ranger, mais à quoi bon. Les gobelets de yogourt, les bouteilles d’eau, les tasses vides et les cuillères s’amoncèlent sur la table basse. L’homme les laisse là. Il y a encore de la place. Il y a toujours de la place. Tout a toujours été vide. Cette histoire, ça n’a jamais qu’une tentative désespérée de combler ce vide. Sur la table basse, ce seront bientôt les canettes de bières, les bouteilles de whisky, les cartons de pizza qu’on voit dans les films dans les appartements des vieux célibataires avachis. (extrait de Roman photos)
5. Tenir debout
Tenir à toi à toutes celles les passantes les passées les femmes aux lèvres roses les femmes qui pleurent un visage d’eau un homme hésitant à tenir la main la frôler la caresser doigts si fin si délicats à deux doigts toujours mais tenir bon dans le rêve dans le futur dans la silhouette longue qui s’éloigne le flou des plages lointaines le silence des enfants leur rire y tenir le temps qui se fige dans une bulle une bille un sourire un aveu mal compris l’accélération des départs la lenteur des retours tenir dans sa main des photographies des lettres écrites à l’encre violette des cailloux ramassés au bord des routes tenir à toi qui que tu sois tenir à toi à nous à tout ce qui nous tient debout.