#chroniques #03 / Vol stationnaire

  1. Comment cheminer sans prêter attention aux états du vivant.
  2. Voir. Voir ce que ça fait de réitérer les 360 degrés autour de mon corps. Ici même. Pour voir. Depuis ce promontoire. Autour de ce Vercors. Autour de ce Grand Veymont. Un pouvoir, ma curiosité à pourvoir. Voir. Cette densité dans l’immensité. De proche en proche. Rocaille incorporée à la pensée. Par un cheminement de grande randonnée. Sachant le tranchant du silex. Sachant la poudre blanchâtre. Sachant ce qui remonte en souvenirs depuis ces galeries souterraines. Sachant les sources sous-jacentes. Dans les profondeurs de la mémoire karstique. Sachant la transpiration. Sachant la respiration. En bout de pente. Sentiments en sédiments. Sédiments en sentiments. Empilements, résidus de roche granuleuses. Cercles stables. Murets disjoints. Abris. Bivouac d’un futur ciel. Replats. Creux. Récifs ensevelis. Dolines en devenir. Touffes d’herbes sèches. Affirmations de fleurs à clochettes violettes et vibratiles. Insolence d’une solitaire au cœur jaune et aux pétales mauves. Prairies calcaires obliques avant précipice. Vie, flore, faune, sur la roche des Hauts plateaux mal tapissés. Scindés par l’unique sentier. Unique, imparfaite, trace. Ici-même. Vivacité. Vitalité. Forces. Atmosphère palpable et déstabilisée. Vents d’ouest. Bourrasques. Plans, mondes, zones, au-delà de l’aigu qui fait crête. Horizon dents de scie irisée. Belledonne bleuie, Ecrins grisés, Dévoluy flouté. Tiraillements de longues draperies gazeuses. Esquisses roses. Épures bleues. Projets d’orage. Mont Aiguille découpé et décalé. Îlot dans l’air. Pavé incohérent. Appel au récit. Appel au conte. Anomalie dans un continuum intime. Ce n’est jamais que ce que je vois. Que ce que je nomme. Qui sait ce que d’autres êtres y projetteraient? Ici-même. Échos intérieurs. Genèse sensible du paysage. Métamorphoses d’Ouréa. Aptitudes au déchiffrage. Pour toute une gamme chromatique de géomorphologies froissées. Parcelles jaunies, marbrées par la canicule. Parcelles pastelles et brûlantes. Hectares forestiers brunis, propices à l’embrasement. Danger azuré. Névés fondus. Roche nue. Horizon de fumées noires. Chaleur terrestre. Chaleur humaine. Chaleur industrielle. Sécheresse consciente. Sécheresse négligente. Sécheresse du déni humain. Sécheresse profondément affligeante et terrifiante. Fin. Arrêt. Retour impossible. Pas de sortie de secours. Appel à l’intelligence. A l’intelligence inquiète et intègre. Pause. Laps d’une pause. Laps d’un silence. Fermeture de paupières. Ici-même. Instant d’un bourdon derrière la nuque. Instant d’une fine guêpe au coin de l’œil. Fourmis éparses de grains en grains. Mouches approximatives. Oiseau, un genre de martinet furtif, qui fait siffler et claquer l’air en frôlant la crête par une trajectoire incurvée. Choucas turbulents en bande. Dédoublement par leurs ombres sur la paroi. Danseuses, danseurs troglodytes. Mouvements indistincts à l’instinct. Appels des lumières sur les anfractuosités. À travers le monoculaire, vol stationnaire des vautours fauves. Colonie à l’aplomb devant nuage. Dizaine d’envergures au zénith. Vols stationnaires sous des nuages à l’arrêt. Présences stationnaires. Présences animales hypnotiques jusqu’à l’oubli des présences humaines. Du jeune randonneur allongé sur un tapis de sol derrière un muret. Dormeur du point culminant. Intarissable rêveur. Hors réalité. Ici-même. Détournement. Brusque aspiration du regard à l’horizontal. Pleine et planante apparition. Vol. Unique battement d’aile ample et souple. Passage lent du gypaète à distance de la ligne rocheuse. Appel à la stabilité. Appel à l’avancée. Appel au calme. Au survol des zones abruptes. Des effondrements. Ces falaises comme une unique vague pétrifiée, comme une monumentale et interminable épine dorsale fossilisée. Trop monumentales pour une seule vision. Plus loin que l’urgence de la pensée. Plus loin que les deuils. Plus loin que l’amour. Plus loin que l’enfance. Plus loin que les soulèvements. Plus loin que les envoûtements. Plus loin que l’inanité contre l’inévitable des guerres, des surenchères, des inégalités, et l’oubli du sens. Voir. Pivoter pour voir. Penser Vercors. Penser muraille. Penser forteresse. Penser Résistance. Ici-même. Tout en bas, village détaillé avec ses granges et ses voies, comme un tapis de jeu. Village où les habitants cachèrent les enfants. Penser écriture de jours heureux. Penser courage. Penser poésie et vérité. Penser action. Penser combat. Penser Vercors. Ici-même.
  1. Voyage, voyage. Plus loin que la nuit et le jour. Voyage, voyage dans l’espace inouï de l’amour. Que se passe-t-il quand le train s’arrête. Quand il ne redémarre pas en gare de Romans – Bourg de péage. Parce qu’un caténaire a été arraché par un camion, répète la voix grésillante de la contrôleuse. Quand on annonce aux passagères et aux passagers qu’il faut descendre du train, puis qu’aucun autre train ne viendra. Que la dame au gilet orange fluo le répète à celles et ceux qui s’agglutinent autour d’elle. Que les autocaristes ne répondent pas car on est le 13 juillet. Ils font le pont. Quand on va rejoindre l’être aimé. Voyage voyage dans la tête parce qu’entendue au festival d’Avignon. Trafic interrompu. Il y a des bouteilles d’eau en vrac dans un fauteuil roulant SNCF au milieu du hall. Un homme dépose, avec un diable, des plateau repas qui sont en réalité des cartons-repas contenant un taboulé saupiquet en boîte, une compote à boire, un sachet de cinq bonbons haribo, une biscotte, un biscuit, une serviette en papier et des couverts en bois. Toute place pour s’asseoir est occupée. Le petit hall reçoit autant de personnes que possible. Train supprimé répètent lumineuses et orangées, les lettres orthogonales. Une jeune femme, fleur rouge dans les cheveux, au visage désespéré a replié ses jambes sur le tabouret d’une cabine photomaton. Elle s’emporte dans son téléphone. Dans un angle, un homme en tenue de randonneur pianote sur un ordinateur. Des enfants s’allongent à plat-ventre sur le sol carrelé. Une petite tourne autour d’un poteau en dansant. Elle s’est fait une ceinture d’un dépliant SNCF. Au guichet, les store blancs sont tirés. On se baisse pour voir s’il y a quelqu’un derrière. Une sculpture, immense chaussure à talon rouge, devant la gare. Des voyageuses et des voyageurs ont colonisé le trapèze creux qui sert de socle. Quelques taxis Uber arrivent. 120 euros la course. J’avais demandé un sept places, dit une dame. Elle s’emporte. Là c’est trop! De toutes parts, conversations téléphoniques. Visages crispés ou sourires fatalistes. La ligne Valence Grenoble est coupée. Moi je vais à Annemasse. Moi, à Genève. Un train, un seul, va repasser dans l’autre sens. Il faudra passer par Lyon. Une dame âgée demande à un chauffeur de bus sa destination. Les poubelles débordent de cartons repas. Les regards sont dans le vide ou consultent les écrans des téléphones. Une fillette est assise en tailleur sur une énorme valise rouge. Une autre court en couche autour de la poussette de sa petite sœur. Poignées étirées vers le plafond, les valises stagnent.

Le prénom et le nom s’affichent. Il suffit de quelques secondes pour que la mémoire s’active. Cette semaine, E…a, une ancienne élève, m’a parlé de lui. Il a été question de centre éducatif fermé. « Il enchaîne les conneries. Il fait trop n’importe quoi ! » Je visualise notre dernière entrevue au portail. Il était venu en découdre avec un élève du lycée en mode embrouille de quartier. Menaçant, il essayait de saisir l’autre jeune à travers les barreaux du portail en déversant des insultes. A défaut de le calmer, j’avais détourné sa colère. Il m’avait accompagné jusqu’à mon resto-cantine sur sa trottinette électrique. Nous avions fait la liste de ses neveux et nièces, évoqué la maison familiale au Maroc et le souvenir d’une randonnée dans le Vercors où il avait observé une salamandre. J’avais échangé longuement ensuite avec son éducatrice PJJ.

Son prénom et son nom s’affichaient aussi à l’hôtel de police, dans le bureau gris, bruyant et bordélique de la brigade des mineurs. J’étais convoqué comme témoin, il était question de faux billets achetés sur Snapchat et distribués aux amis, une séquestration dans une cave, des armes dans le coffre d’un scooter, une course-poursuite, des menaces contre des agents de la bac. J’évoquais alors à une policière interloquée un élève investi dans les apprentissages, calme et travailleur.

Je me souviens comme il avait pivoté dans ses attitude en début d’année lors d’un entretien. La veille, il était prêt à la confrontation physique avec moi lorsque j’étais intervenu sur son excitation durant un atelier d’écriture. Un échange authentique avec sa mère et son grand-frère centré sur le sens de nos présences respectives au portail le matin l’avait impacté, tout comme le rappel de l’indéfectibilité du lien entre nous. « Tu ne seras jamais viré. » Par deux fois, les années précédentes, il avait été exclu d’un collège pour faits de violence.

Toute l’année, je l’avais senti traversé, parcouru par la violence. Elle logeait en lui, voilait son regard et peuplait ses propos à l’oral comme à l’écrit.

Son prénom et son nom s’affichent et je revis l’irruption de cette violence dans la réserve d’un magasin à l’encontre d’un maître de stage parce que son père avait été évoqué au détour du bilan. Comme expulsé de lui-même, le visage déformé, les ruisseaux qui coulaient de ses yeux : « je vais te défoncer, fils de pute ! » Le coup de pied dans la porte de l’issue de secours. Sa fuite à travers la rue et le parc attenant au magasin.

Son prénom et son nom s’affichent. C’est comme s’ils contenaient son sourire triste en coin, son œil humide, sa mèche parfaitement plaquée et sa démarche lente, un peu voutée. Sa répartie un peu malicieuse aussi. Comme s’il contenait notre rencontre dans le tram, aux alentours de minuit, un samedi soir où je rentrais d’un séjour à Paris. Lui parmi toute une bande de gosses de quinze ans qui criaient et s’agrippaient les uns aux autres sans prêter attention aux voyageurs. Comme s’ils contenaient notre toute première rencontre, cet entretien initial tellement important pour s’engager réciproquement dans un parcours d’accompagnement. Sa mère, légèrement voutée elle aussi, qui cherchait ses mots en français, les accents du désespoir dans chaque phrase, les fronts et les regards sombres. Cette manière singulière qu’il avait de lui tenir le bras, en la serrant. A la question – Et ton père ? La réponse qui tombe comme un coup de hache. – Il est mort avant-hier. Cancer.

Son prénom et son nom s’affichent. Je saisis le téléphone et passe l’index sur l’écran pour décrocher.

– Bonjour S…e. Ça me fait plaisir de t’entendre. Comment tu vas ?

– Comme vous datez monsieur Gentil! C’est E…a qui m’a parlé de vous. Je vous jure, monsieur vous étiez sorti de ma tête. Et voilà, vous êtes revenu dans ma tête.

– Et ta maman ? Comment elle va ?

– Elle va bien, monsieur. Fatiguée avec les petits.

– Et tes grands-frères et tes grandes sœurs ?

– ça va. Tout le monde travaille.

– Alors, qu’est-ce que tu deviens S…e ?

  1. Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles? Est-ce qu’on adhère aux myrtilles écrasées? Est-ce qu’on participe à la gravité du granite et du quartz, à l’effritement des schistes, à l’oxydation de la crête? Est-ce que notre vie tient du mica? Est-ce que notre vie tient du lichen? Des racines déterrées? Des boues du lac asséché ? Du torrent de montagne inversé ? De l’ombre qui plane? Du vent des cimes? Est-ce qu’on reste sur le sentier ? Est-ce qu’on fait trace? Est-ce qu’on induit des chutes de pierre? Est-ce qu’on surprend des oiseaux? D’où vient cet appel à la marche? À la course? À la pente? Qu’est-ce qui provoque cet élan ? 

A propos de Antoine Gentil

Enseignant spécialisé auprès d'adolescents en décrochage scolaire. J'ai publié "Classe réparatoire" aux PUG, en 2024. J'anime des ateliers, j'écris du théâtre et des textes de chanson.

Laisser un commentaire