#chronique #05 Imperfectiver

2| ou 3| ou 4| Collection consolation

Nous ne lirons pas tous les livres. C’est entendu et tant mieux. Nous ne lirons pas tous les livres que nous voudrions lire ni même tous ceux que nous devrions lire pour notre salut, notre élévation ou notre agrément. Soit. Ce n’est finalement pas si terrible à accepter, mais je m’en console en lisant le livre que j’ai dans les mains. Il est là et ce n’est pas un moindre mérite. Il en va tout autrement avec les livres que je n’écrirai pas. Comment s’en consoler ? La liste des livres que je voudrais écrire est plus facile à établir que celles des livres que je voudrais lire, dont une bonne partie échappe à ma connaissance. La liste des livres que je voudrais écrire est finie, bien qu’elle ne soit pas encore terminée : elle commence et s’achève avec moi. Il faudrait sans doute la perfectionner : elle comprend d’une part les livres que je n’écrirai pas faute de temps et, d’autre part, ceux que je n’écrirai pas faute de talents (j’insiste sur pluriel du mot. Savoir-faire, motivation, endurance, renoncement… sont autant de domaines qu’il recouvre). Je peux bien sûr combiner les deux, portant l’échec à son carré. Maintenant, si on y regarde de plus près, qu’est-ce que signifie « ne pas écrire un livre » ? Ne pas le commencer ? Ne pas le finir ? On trouve dans la langue russe (et bulgare), une forme verbale qui m’a donné bien du souci. Elle porte le nom retors de « perfectif ». Il existe aussi en français :

XVe siècle, parfait. Dérivé savant de perfectum, supin de perficere, « achever, parfaire ». GRAMM. Se dit des verbes dont le sens implique que l’action s’achève dans le moment même où elle s’accomplit. Un verbe perfectif ou, subst., un perfectif. « Naître », « mourir », « entrer », « sortir » sont des verbes perfectifs. « Chercher » est un imperfectif et « trouver » un perfectif. Dans la phrase « Elle prit son sac et sortit », le verbe « prendre » a une valeur perfective.

En français, le perfectif ne porte pas la responsabilité sonore d’une déclinaison, on peut donc s’en fiche comme d’une guigne. En russe (ou en bulgare), on entend immédiatement que vous n’avez pas choisi votre camp. Autrement dit :

L’opposition du perfectif et de l’imperfectif qui, dans les autres langues où on la rencontre, le baltique, le germanique, le latin, ne joue qu’un rôle accessoire, est au contraire un élément absolument essentiel du système verbal slave. » A. Meillet, Études sur l’étymologie et le vocab. du vieux slave, 5 (Bouillon)

Mettons que vous vouliez écrire une lettre, si vous comptez la commencer, vous emploierez l’imperfectif, писать (sonne un peu comme pisser dans l’expression « pisser de l’encre ») : écriture en cours. Si vous envisagez de l’écrire jusqu’au bout, c’est verbe perfectif написать, qu’il vous faut. Quand on lit des grammairiens, cela n’a pas l’air bien compliqué, mais dès qu’il s’agit d’avoir une conversation avec des autochtones, on mesure la difficulté. Comment peut-on savoir si on mènera quoi que ce soit jusqu’au bout ? Le choix du verbe reflète-t-il une intention et non la réalité d’un accomplissement ? Sait-on toujours clairement jusqu’où on ira, jusqu’où on est prêt à aller, à l’amorce une action ? Mon cerveau faisait des nœuds quand je suis arrivée en résidence d’écriture pour un mois à Sofia, avec l’espoir insensé d’y parfaire mon bulgare balbutiant sur mes bases de russe. Ma professeure (Ranitsa) m’a tirée d’embarras, un après-midi dans le Parc des Docteurs : Il n’y a pas de règle qui tienne. Rien qui s’apprenne par cœur comme un théorème mathématique. Il faut écouter beaucoup et petit à petit, on sait ce qui se fait, on sait quoi faire.
Arrivée à ce point, il m’apparaît, avec une clarté surprenante, que je fréquente peu le perfectif. Je suis née, je mourrai, voilà son compte. Entre les deux, l’écriture suit son cours. Je collectionne les livres que je suis en train d’écrire, leurs débuts, leurs passages, leurs personnages, leurs décors, leurs sujets, leurs titres, selon ce qui veut bien se proposer à moi. D’ailleurs, n’ai-je pas conçu Le Journal d’un Mot, dont l’année VI sortira à la Noël comme une suite infinie ? Je n’aurai pas écrit tous les livres que je voulais écrire au perfectif, mais à l’imperfectif, je serai à la tête d’une vaste collection.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

Un commentaire à propos de “#chronique #05 Imperfectiver”

  1. je ne sais pas si ce que nous écrivons est perfectif ou pas, l’intention elle-même est plus ou moins solide, mais je suis bien content de n’avoir pas à choisir pour décliner avec justesse ce que j’écris.
    J’ai beaucoup aimé ton texte réflexif.

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