1.
à venir
2. Collections
J’ai formulé un jour le projet de créer une rose. Je n’y ai pas renoncé. Quand j’en ai parlé à un jardinier, il a cru qu’il s’agissait de brevet, de mise en série, et autres complications très officielles. Je parlais seulement d’une manipulation, certes technique, dont les résultats étaient partiellement imprévisibles. Je disposais sur mon grand balcon des deux rosiers à croiser, connaissais la précision des étapes à franchir, et le nom de la future n’avait pas tardé à s’imposer. Je n’ai toujours pas créé cette rose. Entretemps, j’ai eu un jardin. Une collection est aussi, ou d’abord, ou seulement, une juxtaposition.
Je remarque que chaque plante a répondu à quelques critères pour entrer dans cette cour. Ils sont simples et peu nombreux. Elle doit résister au froid. Elle doit être facile d’entretien. Elle doit être suffisamment jolie. Elle doit correspondre aux attentes du lieu, ou les révéler. Je ne cherche pas le modèle rare. Les rosiers, qui sont les plus représentés en nombre, forment leur propre collection. Les plantes grimpantes en sont une autre, peut-être suivie des arbustes à fleurs.
- Le Lolita Lempika est le plus ancien des rosiers que j’ai plantés. Il est encore dans son même premier grand pot, que j’ai pas mal baladé avant qu’il ne trouve sa place. Il est d’une fushia pétant, excessif et un peu prétentieux. Son feuillage épais et sombre renforce sa trempe increvable. Les boutons sont déjà très colorés et libèrent une très grande fleur, idéale à couper pour les tables de déjeuner familiaux. Dans ce jardin, il s’est trouvé plusieurs ainés.
- À commencer par le vieux rose, fort rose et très odorant, qui trônait au fond de cette bande de terre. La multiplication des plantes m’a obligé à le déplacer. Il manquait de lumière. On sous-estime la dimension corpusculaire de la lumière, qui n’est pas qu’une longueur d’onde. La lumière, c’est de la matière. Ça se partage. Ne dit-on pas d’une plante qu’elle prend la lumière d’une autre. Je ne le trouve pas particulièrement beau, mais il est incontestablement racé. Nous dirions aujourd’hui typé. Et encore.
- J’ai recueilli un autre rosier âgé, qui a poussé dans le jardin de mes grands-parents. C’est le seul leg que j’ai sollicité au moment de vider leur maison. L’un d’entre eux n’a pas survécu au changement d’environnement. Il faut dire qu’ils ont un peu voyagé avant que celui-ci ne vienne survivre ici. Parce qu’une plante, ça se déplace, figurez-vous. Dans une certaine mesure, certes. Du reste, celui-là n’a pas encore trouvé son emplacement.
- Le Happiness est l’un des rosiers grimpants de ce jardin. Sa robe est jaune, ses fleurs groupées sont d’une grande délicatesse et tournent au blanc nacré quand elles prennent assez le soleil. J’en ai planté une bouture qui est aujourd’hui plus développée que son pied mère, à quelques mètres à peine. Pied mère qui se fait bouffer la lumière sur le dos par deux prédateurs voraces qui l’entourent. La lutte est serrée, et il faut lui venir en aide de temps en temps.
- Dans la famille grimpant, le Pierre de Ronsard se fait maitre des jardins qu’il investit. C’est l’un des rosiers les plus vigoureux qui soient. Il croit très vite et produit énormément de fleurs. Je leur trouve un air de crinoline, avec leur infinité de plis et replis bancs et roses. Il atteint volontiers plusieurs mètres d’envergure et rivalise tôt avec la caste des arbustes. Il inaugure l’entrée de ce petit jardin. Je n’avais pas prévu qu’il gagne la tonnelle du seuil, qui est pourtant si proche. Il la surplombe désormais, dans un désordre consenti avec les laines et autres grimpantes qui ornent cette large et haute armature de métal.
- C’est avec André Le Nôtre qu’il faut finir cette liste. La plus belle fleur de ce jardin, qui est aussi, c’est attendu, la plus rare. Peut-être parce que son pot n’est pas encore assez profond. Je le laisse en pot pour varier les hauteur des plans, ce qui sera le cas avec la haute vasque qui l’attend.
- Les deux derniers sont anonymes à mes yeux. Je ne sais plus leurs noms et ne leur en ai donné aucun. Le rouge vif reste accroché à un bout d’histoire de bouture du rosier de la voisine qui versait par dessus le muret.
Malgré leur présence, ou peut-être à cause d’elle, je n’ai pas renoncé à créer ma rose. Peut-être est-elle déjà là.
3. Superstitions
- Bien qu’on y reste parfois assis, être sur scène sans avoir excessivement serré ses lacets fait courir le risque de perdre une chaussure. Alors imaginez si on y est debout…
- Vérifier encore une fois permet de constater que tout était déjà en ordre avant qu’on ne vérifie.
- Toucher du bois, c’est toucher des mots. La preuve, certains se touchent la tête en disant qu’ils touchent du bois. Ils savent bien qu’elle n’est pas en bois. Ce qui fait que ça ne marche pas.
- Pour certains, au moins pour une certaine, il y a, il y a eu, la confiture au cochon. À côté de la glace au chocolat. « Ça, c’est vraiment la confiture au cochon » ! lançait-elle.
- Ça décaroche, avec un ou deux r, ça dépend du village, mais de toutes façons, ça ne s’écrit pas. Du reste, on ne dit pas que ça décaroche. C’est quelqu’un qui décaroche, pas quelque chose. En général, tu décaroches. Je ou il passent encore. Perdre la boule, c’est pour sûr au singulier.
De part et d’autre de ma famille, chacun y allait de son Bon-Dieu ou de son Vaudou. Les superstitions allaient bon train. C’est peut-être là que j’ai commencé à distinguer la croyance de la foi. Elles ne relèvent pas du même risque.
4. L’objet cassé.
Son truc, c’était de démonter. Avant de savoir comment l’objet fonctionnait, il fallait savoir de quoi il était fait. Savoir. Plus encore, voir. Avec l’empressement déplacé que commandent les dévoilements, surtout quand ils sont forcés. Qu’il fût neuf ou non, le déballage en était bâclé. L’objet devait vite donner son poids dans la main, faire son bruit, comme un hochet. Il allait être fouillé. Et sans témoin s’il vous plait, quitte à attendre un peu, quitte à s’isoler. Une fois coupé les fils, entrer dans la structure et repérer les morceaux. Les plus gros se détachaient comme les chairs d’un poulet bien cuit. Aucun ustensile n’était requis. Dix doigts collaboraient avec une complicité proverbiale. Certaines articulations résistaient un peu avant de céder mollement, d’autres étaient forcées en levier ou se luxaient en tournant. Les fractures ouvertes n’étaient pas rares. Il y avait de la casse, et elle était rarement propre.
Une fois démantelées, comment savoir comment les pièces marchaient ensemble ? L’opération avait été conduite à la hâte, sans aucun relevé. À peine leurs fonctions supposées qu’elles étaient extraites. Le mode d’emploi, quand il y en avait un, concernait l’objet intègre. Il ne disait rien de cet amas informe. Et puis de toutes façons, il s’adressait aux incapables. Compensation de taille, chaque pièce défaite devenait un nouvel objet, à son tour nimbé de sa propre aura. L’unité de cette machine s’était évanoui. Éparses. Voilà ce qu’étaient ces pièces.
Mais alors comment faire ?
Au fond, ces démontages n’avaient qu’une seule vocation : montrer que l’appareil, ainsi désossé, n’était qu’un montage, qu’il n’était pas magique, encore moins mystérieux. Maintenant que la disparité des pièces était manifeste, maintenant que cette duperie éclatait au grand jour, on pouvait les assembler à nouveau.
Et voilà que se révélait le pot aux roses. Une fois l’appareil cassé, il apparaissait cruellement qu’il n’était pas seulement fait de ses morceaux. L’appareil n’était pas la somme de ses morceaux. Un dépit honteux accompagnait le verdict qui avait été rendu si vite, et par contumace. Irréversible, la dissection avait causé une erreur judiciaire irréparable. Il avait beau retourner les emballages, lire le mode d’emploi des incapables, nulle part n’était dit comment retrouver ce qui unissait les morceaux pour en faire un appareil. Il apprendrait à le dire, plus tard.
On raconte l’histoire d’un enfant qui regardait sous les manèges avant d’accepter de monter dessus. Comment ça marche est une question qui insiste tôt et longtemps. Les choux et les roses ne font aucun mystère sur notre naissance. La question reçoit toujours une réponse. Nous savons de quels morceaux tout cela se compose. Il est bien plus épineux de dire ce qui fait notre venue au monde.