1.
Fierté de savoir signer son nom.
Fierté d’avoir appris seul, obstinément.

Note : Médard Bléry, né en 1741. N’a pas pu aller à l’école et apprendre à écrire. Commence à signer à partir de 1774 ; il a alors 33 ans.
2. collections
Collections d’enfant : cartes à jouer, une pour chaque paquet de biscottes. Elles portaient au dos la silhouette du Mont St-Michel. Certaines étaient en double, voire en triple, mais il n’y avait personne avec qui les échanger. Je n’ai donc jamais eu le jeu complet de 52 cartes. De toute manière, je n’aime pas jouer aux cartes.
Collection commencée enfant : les boules de verre, ces presse-papiers appelés aussi sulfures. Ma mère les utilisait pour maintenir le lé de tissu quand elle y épinglait un patron avant de le couper. Très pratique aussi pour maintenir en place les rouleaux de papier à tapisser avant de les encoller. Il y en a cinq : deux paires, une verte, une autre de verre blanc et bleu outremer. Elles enferment des cascades de gouttes de cristal figées pour l’éternité. J’avais beau retourner les boules, les secouer, rien ne bougeait. La cinquième est un peu plus grosse, on y voit une dentelle vert pâle rehaussée de perles orangées. Certaines sont un peu abimées : un petit éclat au sommet, un socle mal coupé… Ma mère disait que c’étaient des « ratés » que lui avait donnés un cousin qui travaillait dans la verrerie voisine, en Belgique. J’ai petit à petit enrichi ce qui est devenu une collection au hasard des voyages, des visites de verreries, des brocantes, des cadeaux ; elle renferment toutes sortes de formes étranges : une fleur de dentelle de verre sombre, légèrement phosphorescente la nuit, un spectre dansant dans du verre rose, un jet d’eau violet, une planète brune et rouge. Une est de pur cristal. Je ne sais y voir l’avenir et c’est tant mieux.
Collection d’adulte: tout document de l’éducation nationale à caractère officiel : programmes, instructions officielles portant sur l’enseignement de la langue française et de l’orthographe, rapports d’inspection, pages de manuels de français, exercices de grammaire donnés en référence, articles universitaires sur l’enseignement de la langue française… tous contenant de magnifiques fautes d’orthographe (par exemple, assonnance ou entonyme), sans oublier le livre d’un ministre (de l’Éducation nationale) sur l’illetrisme… Des amis m’envoyaient leurs trouvailles afin de l’enrichir. Malheureusement, ce dossier s’est perdu dans un déménagement. D’ailleurs, même si la dictée semble, de temps à autre, revenir à la mode, l’exigence en cette matière ne semble plus autant de rigueur.
3. notre pain quotidien
Elle n’aurait jamais entamé un pain, jocko, baguette ou miche, sans y tracer une croix de la pointe du couteau. Un signe de croix, rapide, presque furtif, le pain bien calé contre sa poitrine comme un enfant à qui on va donner le sein ; tracé sur la sole du pain, le « pas-beau », comme disent les enfants. Aussitôt elle le retourne et l’entame. Le père ne dit rien, il laisse faire ; mais il tique. Discrètement ; un clignement de la paupière, parfois un grognement de fond de gorge à peine audible. La scène se renouvelle tous les jours, invariablement.
On ne jette pas le pain. Ce serait péché. Malheur à qui gaspillerait son pain. On garde les miettes pour faire de la chapelure. S’il reste du pain sec, on en fera un « pain de chien » ou « pain d’quen » en picard (prononcez quin), appelé aussi pannequin, pannequet, frère du pancake anglais : un gâteau fait avec du pain.
Le jour de la Chandeleur, elle fait des crêpes, les premières de l’année. Ce jour-là, elle sort du tiroir de sa table de chevet la pièce d’argent, un franc napoléon transmis de mère en fille. Il faut la tenir dans la main droite, celle qui tient fermement le manche de la lourde poêle de fonte, pendant qu’elle fait sauter la crêpe qui doit se retourner dans l’air puis retomber bien à plat sur le côté blanc pas encore cuit. Avant d’opérer, il faut attendre que la pâte ait frisé dans le beurre qui mousse, la soulever du bout du couteau pour vérifier que ce côté est bien doré, puis préparer le saut : secouer la poêle et prendre de l’élan en la tirant vers soi d’un coup sec avant de la soulever vivement vers le haut pour que la crêpe puisse effectuer son salto. Mais la poêle est trop lourde – ou la mère pas assez habile – et la manœuvre ne réussit pas très souvent. Est-ce pour cela que la famille n’est jamais parvenue à la richesse ?
On ne mange pas la première crêpe de l’année. Jamais. C’est totalement hors de question. Elle reste dans le plat quand les autres ont été englouties. On la mangerait bien, mais la mère veille au respect de l’interdit.
Que devient cette crêpe ? le lendemain matin, elle a disparu. L’enfant a beau la chercher dans le placard, impossible de la trouver. La mère ne répond pas vraiment aux questions, mais il semble bien que la première crêpe de l’année ait été déposée au-dessus de l’armoire. Survivance des offrandes aux dieux lares du foyer.
4. journal d’écriture et de recherche (5)
À W., comme dans toute la Picardie, on ne jette jamais un objet cassé ou abimé. On n’a d’ailleurs pas beaucoup d’objets. Les inventaires après décès de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle montrent qu’on mange dans des écuelles de bois et qu’on n’en possède pas, ou très peu, en terre qui puisse casser. Si l’on est un laboureur, un plus riche, on aura plutôt un ou deux plats d’étain. On ne possède au mieux qu’un habit de drap – pour les plus aisés – et une ou deux chemises. Les vêtements qu’on portait, on s’est fait inhumé avec, enveloppé dans le seul drap de lin – le linceul – soigneusement gardé pour cette ultime occasion. À condition d’en avoir possédé un, ce qui n’est pas le cas d’un manouvrier.
On possède trop peu pour jeter quoi que ce soit. On récupère tout.
Ce qui est usé, abîmé, cassé, on le
ramende
raboute
raccommode
reprise
rafistole
raccoutre
retape
ravaude
rapièce
rapetasse
recoud
remonte
rempaille
rentoile
remet à neuf
on rajuste la robe de l’ancienne pour la jeune fille qui va se marier
on ressemelle, si l’on a des souliers ; mais la plupart va en sabots.
Quant aux outils, ceux qu’on a la chance de posséder, on les répare. Ils sont la seule richesse du manouvrier. Si on peut, on fait soi-même, car le maréchal est cher et fait rarement crédit. C’est pour cela qu’il est bon de s’allier avec lui, par parrainage ou mariage.
5. du vêtement
Il me semble que le moment où le protagoniste – homme ou femme – s’habille constitue aujourd’hui une scène incontournable de nombreux films ; parfois même cette scène est placée en ouverture. On le voit endosser ses vêtements, pièce par pièce, comme une armure, avant de se lancer dans l’aventure qui va nous être contée. Ou bien on ne nous montre que la dernière pièce du costume : veste, habit, robe que l’on ajuste, manteau… selon le sexe ou l’âge. Moyen de nous faire connaître le rang social du personnage et son époque. Ainsi, dans un anime, voir le personnage, dont on ignorait jusqu’alors le rang et que l’on prenait pour un homme du peuple, être habillé par des serviteurs nous dévoile sa véritable identité. Le réalisateur s’attache souvent sur un détail et un geste : choisir et fixer les boutons de manchette, finir de resserrer le nœud papillon ou la cravate, ajuster et boucler la ceinture, nouer un ruban, enfiler un gant ou chausser des escarpins. Le personnage est ainsi découpé puis reconstitué, comme si le vêtement le créait. À l’image de ces feuilles cartonnées imprimées d’une silhouette rose et d’une panoplie de vêtements et accessoires à découper selon les pointillés. Ensuite, on attachait les vêtements à la silhouette en repliant de petits rabats de carton blanc (il fallait être soigneux et faire bien attention de ne pas les couper accidentellement). On vendait encore récemment dans la boutique de souvenirs du cimetière d’Arlington (USA) des cartons imprimés de la silhouette et des vêtements de Jackie Kennedy, que personne n’imagine autrement que vêtue d’un tailleur acidulé et d’un petit chapeau rond à voilette, qui dessinent pour toujours sa figure.