#chroniques #5 | Etirer

1| tambouriner

Fierté de la femme qui avoue son origine extraterrestre. Fierté de la femme qui accepte sa nature animale et ne cache plus ses pieds palmés. Fierté de l’homme qui redonne à la femme les commandes. Fierté de l’homme qui se tait enfin pour écouter. Fierté de l’homme qui ne sera plus le même au regard de l’histoire, il baignera à jamais entre sa parenthèse.

2 | justement

À force de pousser ce chariot, je ne sais plus ce qu’il contient. Bien sûr, il y a cette traînée de bitume de toutes les formes et de toutes les couleurs, éclairées, vues ou pas vues. Il y a ces tas de murs qui portent les traces de mes yeux et de mes épaules. Cet arbre qui m’a vu arriver tant de fois et m’asseoir. Je ne sais pas vraiment dans quel coin de ma tête, il se trouve. Quelquefois quand je cours, il passe d’un endroit à l’autre. Il y a cet amas de poussière qui sort de l’aspirateur où il est un peu à l’étroit. J’ai envie, je crois que c’est un besoin, de lui demander pardon. Je n’aurais pas aimé être à sa place. Que dire de cette tonne de papiers, de conserves, de cartons, partis trop tôt sans doute ? Je pense que j’aurais pu les laisser vivre plus longtemps. J’ai dû prendre des photos avec eux. Il y a des boîtes drôlement bien pensées. Toutes parties avant l’heure. Je me demande si toute l’eau que j’ai bue, mélangée à l’eau qui m’a glissé sur le corps, pourrait constituer un petit lac autour duquel, je pourrais tourner, tourner. À force de tourner, je pourrais me comprendre. Que dire de ces images qui transpercent ma tête pour échapper à ma raison ? Les laisserais-je sortir et faire ce que bon leur semble ? Ce serait, il faut bien le dire, un peu plus qu’une grande pagaille. Je les entends, revenant du front de ma prononciation, tous ces mots que j’ai égratignés. Ils réclament justice. Mais, il y a pire, je crois qu’ils m’en veulent. Ils ne me pardonneront jamais de les avoir sortis à tort et à travers, d’avoir emmêlé leurs sens, de ne pas les avoir associés dignement. C’est au stade que j’ai rendez-vous aujourd’hui avec tous mes objets. Ils m’ont instamment prié de venir. Ils sont préalablement passés en bas de mon immeuble. Ils ont hurlé : viens tout de suite jouer dehors ! Je n’ai pas osé et gentiment, ils ont accepté qu’on se retrouve à la tombée de la nuit. Sous le feu de toutes les lunes que j’ai pu voir, je me rends au milieu de mon être. Je vais régler mes comptes avec ma vie. J’espère que j’en ressortirai avec les idées claires. Je m’en vais me trier.

3 | sur les souvenirs

— J’en ai plus désolé, en plus, je ferme.

— S’il vous plait, ne me forcez pas à mettre le pied dans la porte.

— Et moi, je voudrais bien rentrer chez moi, voyez ?

Dans le magasin des souvenirs, malgré les toiles d’araignées préhistoriques, il fait toujours aussi bon. Chacun y vient chercher des choses que sa mémoire a préféré mettre de côté. C’est pas tous les jours dimanche et aujourd’hui, c’est la pleine lune.

— Maintenant, tu vas me laisser entrer. C’est ça recule. Voilà, on va fermer la porte à clé. La grille ! Descends la grille !

— Année 70, toi, t’es de la cuvée Mesrine, non  ?

— Ça me dit rien !

— Mon œil !

— Gentil n’a qu’un œil.

— De toutes les pommes de l’arbre, tu n’es pas la moins mûre.

— Oh, j’ai juste une main de fer dans un gant d’acier.

— Qui vivra verra !

— Nul ne peut se faire justice soi-même !

— Oh, le temps est un malade qui se guérit lui-même.

— L’honneur d’un homme se juge à ses actes, non à ses paroles.

— Un mot de trop peut briser l’honneur d’une famille.

L’histoire aurait pu continuer pendant des plombes, mais les habitudes ont la dent dure. Ne voyant pas son Jules revenir, Pierrette sonna la cavalerie.

— Laisse-le sortir ou ça finira mal pour ton matricule !

— Je crois qu’on s’est tout dit.

C’est alors que par une porte dérobée les gendarmes se déversent dans le magasin des souvenirs. Le bandit lève les mains. Il est saucissonné et embarqué.

— Pas de bobos ?

— Oh, non ça va, merci bien.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Oh, comme toujours, il voulait se rappeler.

Le capitaine de la gendarmerie et le propriétaire du magasin des souvenirs haussent les épaules.

4 | et prendre la porte

Sylvie lit Gilles ou Fréquences Fantômes (suite)

SYLVIE
(Elle résume la lettre)
Bonjour Sylvie, Je m’appelle Gilles, Oh, je suis … un type tout ce qu’il y a de plus banal,
Le seul truc, c’est que j’ai toujours été heureux.

J’écris cette lettre maintenant,
après, ce sera pas possible.

Sylvie pose la lettre de Gilles sur la table.
Elle avance calmement. Chaque pas est appuyé sur le sol. Elle met ses mains dans ses poches.

SYLVIE
D’accord, Gilles.

Sylvie s’approche du public.

SYLVIE
J’ai fait que ça, la semaine dernière :
Écrire.
Gratter.
Plier.
Timbrer.

Sauter sur ma moto.
Démarrer.
Le jour.
La nuit.
Accélérer…

Je voulais absolument que tu me lises.
C’est bon, je t’écoute me lire Sylvie.

Sylvie regarde le public.
Elle prend une longue respiration.

SYLVIE
C’est le principe de notre émission.
Ecrivez-nous votre histoire.
Votre vie.
Pour la transmettre
à toutes celles et ceux
qui nous suivent.

Un temps.

L’idée est simple :
Je lis votre lettre et je vous fais monter sur scène.
A travers ma voix.

Un temps.

Jungle de l’émission. Sylvie se lève.

Avant ça,
une page de pub.

Sylvie retourne vers sa table.
Elle boit un verre d’eau.
Elle rejoint l’équipe du studio.
Elle reste un instant avec eux.
Elle a une discussion animée.

VOIX RADIO
(depuis la scène)
Au Magasin du Roi qu’a tout,
tu ne viendras pas juste pour un clou.

Toutes nos hôtesses,
des vraies déesses,
te captureront !

Et patratras !
Au bout du quai,
tu t’envoleras
jusqu’à la caisse où !

Grâce à ta carte de crédit revolving,
apparue d’une tape de fée,
tu t’offriras
dans ton caddie à deux étages
la perceuse Sroume XT1,

avec son robot intégré
qui te servira des bières à volonté !

Au Magasin du Roi qu’a tout,
on t’attend vite,
mon Bricole-tout !

Nouveau jingle musicale de l’émission.

Vous êtes toujours sur Radio Fréquence 27.3, la Fréquence interdite.

Dans leur jet privé, des hommes d’affaires écoutent le récit de Sylvie.
Dans un bus, un jeune gars redemande un billet pour un nouveau tour.

Sylvie revient sur scène. Elle ne bouge plus.

VOIX RADIO
(depuis la scène)
On ne trouve pas l’adresse du type en question.
Il y a des milliers de Gilles.
Sylvie vient de nous dire qu’on est sûrs de rien,
et qu’elle continuera l’émission coûte que coûte.

Sylvie augmente le son de sa voix.

SYLVIE
(Devient Gilles, elle s’adresse au public)
Je suis né dans une famille heureuse.
Un père facteur, une mère institutrice.

Mon père a hurlé de joie.
Il a couru partout pour le dire à tous ceux qu’il connaissait.

Plus tard, papa, il a fait une dépression nerveuse.
Parce qu’il est tombé de vélo.

Il était si heureux quand il a su que j’étais un petit garçon.
Il voulait une fille, mais… mais ?

Sylvie s’interrompt, confuse.

(à voix basse, au public)
Excusez-moi… mais là, ça ne passe pas.
Comment peut-on dire ça ?

5 | pour entrer dans le bal

— Habille-toi s’il te plaît les invités arrivent.

— Déjà ?

— Ça fait deux heures que je te le dis.

— J’ai pas fini d’écrire ce passage. Tu veux pas aller les voir. Dis-leur que j’arrive tout de suite.

— Tout de suite !

— Ah, ah, ah !

— S’il te plait, saute dans la douche !

— J’y cours. Merci, merci, merci.

— Je les entends, allez, je descends à leur rencontre. À tout de suite.

— Ah ! J’ai pas envie d’y aller. C’est bien pour lui faire plaisir. J’aurais préféré rester comme ça en robe de chambre, plutôt que de mettre mon costume. Qu’est-ce qu’ils diraient tous ces gens s’ils me voyaient comme ça ? Je l’aime bien cette robe de chambre. J’y cache même des fiches. Ah, celle-là est dans un mauvais état. Je la jetterai plus tard. Et ce bouton, il faudrait que je le donne à repriser, mais je supporte pas qu’on me prenne ma robe de chambre. Le pyjama, je veux bien, mais pas la robe de chambre. Non, ça jamais. S’ils m’aimaient vraiment ces gens. Ouais, ils me prendraient tel que je suis. Alors, je descendrais les voir, passer un moment avec eux tel que je suis. J’ouvrirai la porte et voilà. Bonjour à tous !

— Oh !

— Vous êtes très bien habillé mon cher !

— N’est-ce pas ?

— Oh oui !

— Que voulez-vous, c’est ma femme !

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

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