été 2026 #05 | Garder les pédales

1 Fierté

Fierté de l’homme qui s’accroche à la vie

Fierté de l’homme qui se soumet à la mort

2 Collectionneur

Sans avoir jamais collectionné nous-même quoi que ce soit, il peut arriver que nous partagions, depuis soixante ans, la vie d’un grand collectionneur. Nous avons donc quelques avis sur la question.

Il y a des collectionneurs « placards» et des  collectionneurs « vitrines ». Parmi les « placards » on trouve les collectionneurs « tiroirs». C’est le cas des conchyliologues, les collectionneurs de coquillages.  Parmi eux, se distingue la communauté internationale de ceux qui œuvrent pour la Science. Les coquilles sont conservées dans des tiroirs (l’obscurité préserve leurs couleurs), bien rangées dans des boîtes transparentes, avec pour chacune une étiquette indiquant genre, espèce, provenance. Chaque spécimen, trouvé à l’occasion d’une plongée sous-marine ou d’une campagne de dragage exécutée par un muséum d’histoire naturelle, est étudié. Est-il déjà connu ou appartient-il à une « espèce nouvelle pour la Science » ?  Dans le deuxième cas, il convient de le décrire, de lui donner un nom et de le déclarer « nouvelle espèce » par un article publié dans une revue spécialisée. Pour qu’une nouvelle espèce soit valide il faut qu’un exemplaire en soit déposé dans un musée, c’est l’holotype. D’autres spécimens de la même espèce peuvent être nommés comme paratypes. Ils sont hébergés dans des musées ou dans des collections privées

Nous sommes loin, avec ce type de collection, de celles qui consistent à rassembler des pochons de boulangerie ou des figurines d’éléphants, la trompe en l’air. Nous n’avons aucun mépris pour ces genres de collection auxquels on attribue, entre autres vertus et à raison, une réelle valeur thérapeutique.

3 Perdre les pédales

L’anecdote se passe dans une demeure très respectable. Sont installés autour de la table d’un diner deux exploitantes d’une propriété viticole, une cardiologue américaine, un restaurateur et son compagnon, un journaliste, un médecin généraliste et sa femme professeur de mathématique et l’hôte de la maison qui exerce la profession d’iridologue, praticien supposé maîtriser toutes les techniques liées à l’étude de l’iris, capable de tirer de son observation des conclusions sur l’état de santé d’un patient.

Une assemblée donc plutôt éduquée, qu’on peut aisément imaginer douée de raison, habituée qu’elle est à se fier aux faits plutôt qu’aux croyances.

La conversation étant venue sur les difficultés du sommeil ; chacun y allait de sa méthode pour vaincre ses insomnies : la tasse de lait chaud, la tisane de fleur de tilleul, de lavande ou d’oranger, le bain tiède, la cohérence cardiaque, la méditation, le tour de jardin… Lorsque quelqu’un a souligné l’importance de changer ses draps le vendredi, ou de croiser les doigts avant de se mettre au lit, l’iridologue s’est cru autorisé à donner sa recette, infaillible pour un sommeil réparateur. Placer une bouteille en verre contenant de l’huile d’olive sous son lit permettait une nuit parfaite. On a ri, on a pensé à une plaisanterie. Le praticien de pacotille s’est récrié, vexé, qu’il parlait sérieusement, que cette pratique était connue et efficiente, qu’il fallait une bouteille en verre, surtout pas en plastique, et de l’huile d’olive, pas une autre. Comme il était l’instance invitante, chacun a piqué son nez dans son assiette. Pour sauver la situation, une des viticultrices, toute à l’enthousiasme de connaître une nouvelle méthode pour soigner son manque de sommeil chronique a déclaré qu’au risque de perdre les pédales, elle était prête à essayer cette nouvelle méthode. Sur ce, on a resservi du vin

4 Mon puzzle (suite)

« Pour saisir l’histoire, j’avais fait, en quelque sorte, œuvre impressionniste. Mes intuitions, mes sensations, mes vibrations avaient occupé mon esprit autant que les faits. Ma méthode avait été artistique avant d’être analytique »

Il me faut désormais y voir plus clair, expliciter mon cheminement de pensée. Pour constituer mon puzzle, il me semble nécessaire de regrouper les pièces caractérisant chacun des personnages importants de mon roman, ce que j’ai déjà dit d’eux, çà et là, dans ma première partie. En effet je me rends compte, après six romans publiés, que je ne décris jamais un personnage stricto sensu, je donne au fil des pages ce que Milan Kundera — je crois que l’origine du concept est de lui, le nom aussi peut-être — je donne donc son « code existentiel ». Je n’explicite jamais d’où il sort, de ma mémoire (un geste, une parole entendue, un fait divers, un personnage de roman d’un autre auteur, une image), de mon expérience, de mon vécu, de ma pure imagination (c’est rare), mais, d’où il sort, de quelle partie de moi, je ne le dis jamais, alors que je le sais très précisément. L’identité de mes personnages est plutôt incertaine, même si chacun possède, dans mon esprit, son « code existentiel ». Cette identité reste pour l’auteur que je suis et donc pour le lecteur éventuel, une énigme. C’est peut-être pour l’un et pour l’autre, je veux dire pour l’auteur et pour le lecteur, une des bonnes raisons de continuer à écrire l’histoire et, peut-être par-là, une bonne raison de la lire : chercher les pièces manquantes du puzzle.

 5 S’habiller en artiste

« C’est ce jour-là que Max m’a appris qu’il avait enseigné la mécanique pendant toute sa vie professionnelle. Longtemps dans le même lycée parisien, il a fini sa carrière à Périgueux. J’ai été plutôt étonnée. Max parisien ! Max professeur ! Lui qui ressemble à un vagabond ! Un pantalon de grosse flanelle l’hiver, un jean quand l’air se radoucit. Les deux gondolant sur de vieilles santiags ou des tennis. Une chemise jamais repassée ou un pull, sans âge ni couleur, et, par-dessus toujours la même veste noire, en velours côtelé ou en toile, selon la saison. Et un chapeau, presque toujours un chapeau, aussi avachi que sa veste, qui donne un air de vieil Italien à son visage creusé de rides. Il ne lui manque plus que le singe Joli-Cœur sur l’épaule pour ressembler à Vitalis, le héros de Sans famille d’Hector Malot. De la beauté de sa jeunesse lui reste une certaine élégance, car il est grand et élancé malgré un ventre mou. Quand je regarde son personnage — ne viens-je pas de le comparer au personnage d’un roman —, il m’arrive de penser que sa manière de s’habiller est un choix délibéré, destiné à établir une distance artistique entre lui, chanteur de rue, et son public non captif. Il circule au milieu des gens, il n’a pas de scène, il lui faut donc un costume pour être regardé comme un artiste. Je lui ai posé la question. Il a pris son air malin.

       —Tu te dis qu’un retraité de l’Éducation nationale a les moyens de s’acheter des pantalons neufs.

       —C’est ça.

       —Tu as raison, Clémentine. Je vais te faire une confidence : j’aimerais être un vagabond, alors je m’entraîne. »

Oui, un artiste a besoin d’un costume lorsqu’il se présente devant un public. Mais un écrivain, qui a un public virtuel ? Il doit être surtout veiller à être au plus près de lui-même lorsqu’il écrit. Donc à chacun son style vestimentaire et son style d’écriture à condition que l’un aille avec l’autre.

Pour ma part, j’ai fait mienne le principe de l’auteur de Le livre du thé, le Japonais Kakuzo Okakura : « Qui ne s’est pas fait beau soi-même n’a pas le droit d’approcher la beauté. ». Je n’écris jamais sans m’être apprêtée.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

Un commentaire à propos de “été 2026 #05 | Garder les pédales”

  1. Et qu’a donné le flacon de verre empli d’huile d’olive sous le lit pour celle qui avait annoncé l’intention d’en faire l’expérience? A-t-elle bien dormi?
    Cette anecdote m’a beaucoup amusé. Cette scène pourrait être la première d’une pièce de théâtre.

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