1 Fierté
Fierté de l’homme qui s’accroche à la vie
Fierté de l’homme qui se soumet à la mort
2 Collectionneur
Sans avoir jamais collectionné nous-même quoi que ce soit, il peut arriver que nous partagions, depuis soixante ans, la vie d’un grand collectionneur. Nous avons donc quelques avis sur la question.
Il y a des collectionneurs « placards» et des collectionneurs « vitrines ». Parmi les « placards » on trouve les collectionneurs « tiroirs». C’est le cas des conchyliologues, les collectionneurs de coquillages. Parmi eux, se distingue la communauté internationale de ceux qui œuvrent pour la Science. Les coquilles sont conservées dans des tiroirs (l’obscurité préserve leurs couleurs), bien rangées dans des boîtes transparentes, avec pour chacune une étiquette indiquant genre, espèce, provenance. Chaque spécimen, trouvé à l’occasion d’une plongée sous-marine ou d’une campagne de dragage exécutée par un muséum d’histoire naturelle, est étudié. Est-il déjà connu ou appartient-il à une « espèce nouvelle pour la Science » ? Dans le deuxième cas, il convient de le décrire, de lui donner un nom et de le déclarer « nouvelle espèce » par un article publié dans une revue spécialisée. Pour qu’une nouvelle espèce soit valide il faut qu’un exemplaire en soit déposé dans un musée, c’est l’holotype. D’autres spécimens de la même espèce peuvent être nommés comme paratypes. Ils sont hébergés dans des musées ou dans des collections privées
Nous sommes loin, avec ce type de collection, de celles qui consistent à rassembler des pochons de boulangerie ou des figurines d’éléphants, la trompe en l’air. Nous n’avons aucun mépris pour ces genres de collection auxquels on attribue, entre autres vertus et à raison, une réelle valeur thérapeutique.
3 Perdre les pédales
L’anecdote se passe dans une demeure très respectable. Sont installés autour de la table d’un diner deux exploitantes d’une propriété viticole, une cardiologue américaine, un restaurateur et son compagnon, un journaliste, un médecin généraliste et sa femme professeur de mathématique et l’hôte de la maison qui exerce la profession d’iridologue, praticien supposé maîtriser toutes les techniques liées à l’étude de l’iris, capable de tirer de son observation des conclusions sur l’état de santé d’un patient.
Une assemblée donc plutôt éduquée, qu’on peut aisément imaginer douée de raison, habituée qu’elle est à se fier aux faits plutôt qu’aux croyances.
La conversation étant venue sur les difficultés du sommeil ; chacun y allait de sa méthode pour vaincre ses insomnies : la tasse de lait chaud, la tisane de fleur de tilleul, de lavande ou d’oranger, le bain tiède, la cohérence cardiaque, la méditation, le tour de jardin… Lorsque quelqu’un a souligné l’importance de changer ses draps le vendredi, ou de croiser les doigts avant de se mettre au lit, l’iridologue s’est cru autorisé à donner sa recette, infaillible pour un sommeil réparateur. Placer une bouteille en verre contenant de l’huile d’olive sous son lit permettait une nuit parfaite. On a ri, on a pensé à une plaisanterie. Le praticien de pacotille s’est récrié, vexé, qu’il parlait sérieusement, que cette pratique était connue et efficiente, qu’il fallait une bouteille en verre, surtout pas en plastique, et de l’huile d’olive, pas une autre. Comme il était l’instance invitante, chacun a piqué son nez dans son assiette. Pour sauver la situation, une des viticultrices, toute à l’enthousiasme de connaître une nouvelle méthode pour soigner son manque de sommeil chronique a déclaré qu’au risque de perdre les pédales, elle était prête à essayer cette nouvelle méthode. Sur ce, on a resservi du vin
4 Mon puzzle (suite)
« Pour saisir l’histoire, j’avais fait, en quelque sorte, œuvre impressionniste. Mes intuitions, mes sensations, mes vibrations avaient occupé mon esprit autant que les faits. Ma méthode avait été artistique avant d’être analytique »
Il me faut désormais y voir plus clair, expliciter mon cheminement de pensée. Pour constituer mon puzzle, il me semble nécessaire de regrouper les pièces caractérisant chacun des personnages importants de mon roman, ce que j’ai déjà dit d’eux, çà et là, dans ma première partie. En effet je me rends compte, après six romans publiés, que je ne décris jamais un personnage stricto sensu, je donne au fil des pages ce que Milan Kundera — je crois que l’origine du concept est de lui, le nom aussi peut-être — je donne donc son « code existentiel ». Je n’explicite jamais d’où il sort, de ma mémoire (un geste, une parole entendue, un fait divers, un personnage de roman d’un autre auteur, une image), de mon expérience, de mon vécu, de ma pure imagination (c’est rare), mais, d’où il sort, de quelle partie de moi, je ne le dis jamais, alors que je le sais très précisément. L’identité de mes personnages est plutôt incertaine, même si chacun possède, dans mon esprit, son « code existentiel ». Cette identité reste pour l’auteur que je suis et donc pour le lecteur éventuel, une énigme. C’est peut-être pour l’un et pour l’autre, je veux dire pour l’auteur et pour le lecteur, une des bonnes raisons de continuer à écrire l’histoire et, peut-être par-là, une bonne raison de la lire : chercher les pièces manquantes du puzzle.
5 S’habiller en artiste
« C’est ce jour-là que Max m’a appris qu’il avait enseigné la mécanique pendant toute sa vie professionnelle. Longtemps dans le même lycée parisien, il a fini sa carrière à Périgueux. J’ai été plutôt étonnée. Max parisien ! Max professeur ! Lui qui ressemble à un vagabond ! Un pantalon de grosse flanelle l’hiver, un jean quand l’air se radoucit. Les deux gondolant sur de vieilles santiags ou des tennis. Une chemise jamais repassée ou un pull, sans âge ni couleur, et, par-dessus toujours la même veste noire, en velours côtelé ou en toile, selon la saison. Et un chapeau, presque toujours un chapeau, aussi avachi que sa veste, qui donne un air de vieil Italien à son visage creusé de rides. Il ne lui manque plus que le singe Joli-Cœur sur l’épaule pour ressembler à Vitalis, le héros de Sans famille d’Hector Malot. De la beauté de sa jeunesse lui reste une certaine élégance, car il est grand et élancé malgré un ventre mou. Quand je regarde son personnage — ne viens-je pas de le comparer au personnage d’un roman —, il m’arrive de penser que sa manière de s’habiller est un choix délibéré, destiné à établir une distance artistique entre lui, chanteur de rue, et son public non captif. Il circule au milieu des gens, il n’a pas de scène, il lui faut donc un costume pour être regardé comme un artiste. Je lui ai posé la question. Il a pris son air malin.
—Tu te dis qu’un retraité de l’Éducation nationale a les moyens de s’acheter des pantalons neufs.
—C’est ça.
—Tu as raison, Clémentine. Je vais te faire une confidence : j’aimerais être un vagabond, alors je m’entraîne. »
Oui, un artiste a besoin d’un costume lorsqu’il se présente devant un public. Mais un écrivain, qui a un public virtuel ? Il doit être surtout veiller à être au plus près de lui-même lorsqu’il écrit. Donc à chacun son style vestimentaire et son style d’écriture à condition que l’un aille avec l’autre.
Pour ma part, j’ai fait mienne le principe de l’auteur de Le livre du thé, le Japonais Kakuzo Okakura : « Qui ne s’est pas fait beau soi-même n’a pas le droit d’approcher la beauté. ». Je n’écris jamais sans m’être apprêtée.
Et qu’a donné le flacon de verre empli d’huile d’olive sous le lit pour celle qui avait annoncé l’intention d’en faire l’expérience? A-t-elle bien dormi?
Cette anecdote m’a beaucoup amusé. Cette scène pourrait être la première d’une pièce de théâtre.
J’ai essayé puisque j’avais promis. Cela n’a pas marché puisque je n’y croyais pas !
Merci Émilie pour tous ces univers et considérations partagés, c’est enrichissant du point de vue littéraire, et très intéressant du point du vue humain (romanesque!).
C’est moi qui vous remercie, Valérie, pour votre lecture et votre intérêt pour mes petites contributions. Tout cela est bien intéressant.
Merci Émilie, tous tes textes forment un tout captivant et perspicace. Nous partons à la rencontre de personnages singuliers, très vivants, visuels. « Sur ce, on a resservi du vin »
Oh merci, Dominique, pour votre lecture et votre intérêt. J’essaie toujours de faire un « tout » de chaque semaine de chroniques. Ce n’est pas toujours aisé. Certains d’entre nous excellent à cet exercice. En tout cas, c’est bien intéressant.
beaucoup pour toutes ces ouvertures
la 2, me donne envie, par exemple, de retourner au musée d’histoire naturelle ( à Naples il y a un petit musée à l’intérieur de la fac de médecine ) ou de revoir certaines pièces de Boltanski
(pourrait-on dresser la liste des collections visitées la dernière au musée Calvet d’Avignon… )
Merci pour le verre d’huile qui doit être l’équivalent du petit morceau de savon de Marseille pour les crampes
Merci pour code existentiel
Merci pour Max
(…une ruine peut-être belle… une éraflure sur un mur… ce serait quoi s’habiller en lézarde ? )
Un jour la collection de coquillages de mon mari sera dans un muséum d’histoire naturelle car c’est une collection dite de référence.Les muséums s’appuient ainsi sur des amateurs éclairés qui étudient une famille de coquillages. Personne ne peut tout savoir dans ce domaine. Merci de votre intérêt Nathalie.
S’habiller en lézarde, il y a sûrement quelqu’un qui y a pensé, vous pour commencer.
Bonjour Émile,
Votre égard f’enthomologiste sur « votre » collectionneur ! Un régal avec ce nous qui rend si vivante la scène, et à la suite, celle du repas qui pour le moins « a de la cuisse ».
Se faire belle pour ecrire…si ne le peux, l’envie,
Belle suite,
Cat
Merci Catherine pour votre intérêt. C’est facile d’écrire sur un collectionneur quand on en a un chez soi !
Cette identité reste pour l’auteur que je suis et donc pour le lecteur éventuel, une énigme. C’est peut-être pour l’un et pour l’autre, je veux dire pour l’auteur et pour le lecteur, une des bonnes raisons de continuer à écrire l’histoire et, peut-être par-là, une bonne raison de la lire : chercher les pièces manquantes du puzzle. – votre phrase réussit à faire de l’écriture et de la lecture deux gestes symétriques et également actifs, une manière assez fine de penser la relation auteur-lecteur, dans la filiation d’un Barthes sur le récit, l’Enigme, Elle continue sa route. Un grand Merci Emilie.
Merci de votre commentaire Martine. Je ne pensais que mes modestes réflexions auraient un semblable écho. M’inscrire dans la filiation de Barthes, quel honneur ! Je n’en mérite pas tant.
« L’identité de mes personnages est plutôt incertaine, même si chacun possède, dans mon esprit, son « code existentiel ». Cette identité reste pour l’auteur que je suis et donc pour le lecteur éventuel, une énigme. C’est peut-être pour l’un et pour l’autre, je veux dire pour l’auteur et pour le lecteur, une des bonnes raisons de continuer à écrire l’histoire et, peut-être par-là, une bonne raison de la lire : chercher les pièces manquantes du puzzle. » Je partage entièrement votre point de vue, c’est cette énigme qui rend passionnantes l’écriture et la lecture.
Sinon j’ai beaucoup aimé votre regard sur les collections et l’anecdote de la bouteille d’huile d’olive m’a beaucoup amusée.
Merci Émilie
Merci, Muriel, pour votre lecture et vos commentaires. L’une et les autres encouragent à persévérer.