chroniques #05 | petite écologie du fatras

1 | fiertés

Fierté des femmes qui soignent encore les petits sous les coups d’hommes violents.
Fierté des femmes qui dansent nues sous le feu de regards prédateurs.
Fierté des femmes qui parlent et pensent haut et fort sous la chape de silences imposés.
Fierté des femmes en chemin sous l’ordre des soumissions consenties.

2 | petite écologie du fatras

Je n’ai jamais vraiment eu de collections, de séries d’objets rassemblés pour leur similitude. J’ai eu un ensemble involontaire d’objets disparates : un coquillage blanc à la spirale parfaite ramassé je ne sais où, un morceau du mur de Berlin — souvenir de novembre 1989, quand Sven et mes amis allemands ont débarqué à Paris —, un petit hippopotame du Nil acheté dans une boutique des Musées nationaux parce que je le trouvais attendrissant, un Rubik’s Cube aussi, après qu’une brève frénésie cubique m’eut saisie.

Comme Cueco, il y a quand même des choses que je garde. Les chaussures, par exemple. Elles sont dans ma cave, dans une ou deux boîtes, en attendant le grand ménage ou le prochain déménagement. Il y a des escarpins en cuir aux talons vertigineux, de femme fatale et dominatrice. Magnifiques mais ils sont beaucoup trop hauts pour moi. Beaucoup trop. Trop. Je les ai portés une ou deux fois en soirée. Il y a de petites bottines vertes que mon père m’avait offertes, d’un vert profond, presque précieux, avec un bout verni ; on dirait des trotteurs du futur. J’ai aussi conservé mes chaussons de gymnastique chinois, que mon frère appelait les Kroumirs. Ils sont recouverts d’une poussière ancienne, incrustée dans leur toile noire de mauvaise qualité. Il y a de gros godillots inspirés des chaussures de montagne, avec leurs lacets passés dans des œillets de métal. Il y a encore de vieilles baskets blanches en toile, complètement défoncées ; des bottines couleur prune, un peu trop grandes, que je remets parfois l’hiver avec de grosses chaussettes ; des bottines bleues qui semblent échappées d’un cirque, avec leurs boutons dorés sur les côtés ; des bottines blanches de rocker des années soixante-dix, achetées rue Lepante, chez un vrai marchand de chaussures. Il m’avait expliqué, très sérieusement, que les pieds des jeunes étaient de plus en plus larges à force de porter des Crocs et des baskets, ce que mon père appelait des « écrase-merdes ». Je n’en fais pas une collection. Je les garde parce qu’elles racontent les goûts que j’ai eus.

J’ai eu aussi une collection de cartes postales achetées dans les boutiques des musées, une à trois à chaque visite. Je ne sais plus ce qu’elle est devenue. Je l’ai perdue. De mémoire, il y avait un Corot, un portrait d’enfant au visage grave, les gouaches découpées de Matisse, une Danaé du Titien recevant sa pluie d’or, La Mort de la Vierge du Caravage avec cet immense rideau rouge sang qui dévore la moitié de la toile, un Rubens où un cavalier est attaqué par un tigre, un lièvre de Dürer. Mon petit musée personnel. J’ai toujours aimé les images. C’est peut-être le seul ensemble que je continue vraiment d’agrandir.

Il y a aussi mes vieux carnets de notes, que je purge régulièrement, et ceux de ma mère, que j’ai encore. Je ne les relis presque jamais, mais je ne me résous pas à les jeter. Je ne suis ni une gardeuse obsessionnelle ni une jeteuse impulsive. J’ai ma petite écologie du fatras, un peu dérisoire : des objets que l’on garde quelque temps comme traces éphémères de lieux ou d’instants ; des archives ; des choses conservées parce qu’elles pourront peut-être servir. Mais constituer délibérément un catalogue raisonné d’objets, les inventorier, les enrichir, les classer, non. En octobre 2024, j’ai perdu un disque dur qui contenait tout mon travail d’écriture des vingt-cinq dernières années. Cette perte m’a ouvert les yeux. C’était ce que je redoutais le plus au monde, au fond, ne m’a rien fait. J’ai récupéré la plupart des textes achevés ; j’ai perdu, en revanche, les versions intermédiaires, les brouillons, les hésitations. Est-ce une perte ? Je ne crois pas.

Question : À partir de quand une série d’objets devient-elle une collection ? À partir de quand (de combien ?) le disparate fait-il sens ? À partir de quand le semblable devient-il une obsession ?

3 | c’est la ruine assurée

Il ne faut pas loucher dans les courants d’air : on risque de rester comme ça.
Araignée du matin, chagrin ; araignée du soir, espoir.
Ne jamais passer sous une échelle.
Un chat noir qui traverse devant soi annonce un malheur. Pour conjurer le mauvais sort, il suffit de tourner une fois (deux fois, trois fois ?) sur soi-même.
Pour dérouiller un Bic récalcitrant, il suffit de faire quelques gribouillis sur une semelle de chaussure.
Si l’on offre un couteau, il faut aussi donner une pièce de monnaie ; sinon, le sang coulera.
On ne donne pas du feu à quelqu’un : on lui prête son briquet ou ses allumettes (un précepte de la Grande Guerre hérité des poilus dans les tranchées, semble-t-il).
Un sac à main posé par terre, c’est la ruine assurée.
Garder de l’argent en hauteur attire l’argent (théorie du ruissèlement ?).
On ne laisse pas les lumières allumées en plein jour : cela fait concurrence au soleil.
Ne laisse jamais un parapluie ouvert dans une maison : ça porte malheur.
Mieux vaut marcher dans une crotte de chien du pied droit que du gauche. C’est tout aussi dégoûtant, mais il parait que c’est mieux.
Pour un mariage heureux, il faut que la mariée porte quelque chose de bleu, quelque chose d’ancien, quelque chose de neuf et quelque chose d’emprunté (proverbe anglais ?).
De la Chine, montrer la plante de ses pieds est d’une grossièreté équivalente à montrer ses fesses. À table, on ne retourne jamais un poisson pour le découper : on ferait chavirer la barque du pêcheur ou provoquerait sa ruine. Mieux vaut boire de l’eau chaude que de l’eau froide : l’estomac vous en remerciera. Pour les règles douloureuses, une soupe au sucre brun fait merveille. Au mois de juin, on accroche un bouquet d’armoise à la porte pour éloigner les maladies.
De l’Inde, un petit Ganesh caché quelque part dans la maison, et la joie finit toujours par y entrer.
Pour résoudre tous les problèmes : renverser le patriarcat. Pour tout le reste : le vinaigre blanc.
Note : je ne viens pas d’une famille superstitieuse. Mon père était catholique. La vraie foi, pensait-il, n’a pas besoin de gris-gris. Les petites croyances, les micro-superstitions, les usages que je respecte plus ou moins me viennent moins de ma famille que des amis que j’ai côtoyés, et notamment de mon ancienne associée qui l’était beaucoup.

4 | un objet « cassé »

en réflexion

5 | mode enfantine

La tenue dans laquelle je préfère écrire est celle que je porte en ce moment : un short en jean, en général assez court, et un T-shirt ou un débardeur. Aux pieds, des sandales l’été, l’hiver, des chaussettes. Quand il fait froid, j’ajoute une polaire qui monte bien jusqu’au cou et un bonnet marin. Cette tenue d’écriture est aussi ma tenue préférée. Je m’autorise rarement à la porter en société car c’est une tenue enfantine de petit garçon. Peut-être y a-t-il chez moi le désir de raviver en moi quelque chose d’enfantin, une forme d’insouciance. J’essaie parfois d’écrire des choses sérieuses, mais ce que j’écris le mieux, ce sont les choses amusantes et légères. Je suis un peu comme ces comiques qui rêvent de faire de la tragédie mais qui excelle dans une forme d’amusement. Mon caractère est mélancolique mais je n’arrive pas à transformer cette mélancolie en tragédie.

J’ai ma tenue d’écriture, mais j’ai aussi ma tenue de théâtre, beaucoup plus formelle. Lorsque je compose une pièce, c’est presque toujours avec d’autres, alors je m’habille avec une certaine solennité pour honorer l’exercice collectif. Bien habillée est sans doute un bien grand mot, mais je soigne davantage mon apparence. Je porte des chemises, des pantalons, des chaussures en cuir. On me connaît en blanc. Ma tenue blanche de théâtre est une tenue d’adulte. Ma tenue d’écriture, elle, reste une tenue de gamin.

A propos de Geneviève Flaven

Je suis née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, j’ai fondé une agence de conseil en design puis suis partie à Shanghai pour développer mes activités. Le départ en Chine m’a mené vers l’écriture et la publication. Depuis mon retour en France en 2019, je me consacre à la création et à l’animation de projets collaboratifs de théâtre documentaire en France et dans le monde. Théâtre : The 99 project (http://www.the99project.net/ ) Blog de mes années chinoises : Shanghai confidential (https://shanghaiconfidential.wordpress.com/)

2 commentaires à propos de “chroniques #05 | petite écologie du fatras”

  1. J’ai aimé l’ensemble, très fort les fiertés des femmes, j’ai aussi centré sur les femmes, vos chaussures un joli monde à portée des pieds, le texte sur perdre ses textes, j’y pense parfois mais oui votre question est ce une perte ? je la partage
    merci pour ce moment de lecture

  2. Merci Genevieve pour ces bribes de collections quand même et beaucoup aimé les superstitions/proverbes/conseils – celui du Bic mais bien sûr – la semelle de chaussure, j’avais oublié. Belle journée.

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