#chroniques #6 | Centre

1 | VRAI MENT ?

LA FORCE DÉRIVE DES RIRES QUI M’ÉLÈVENT ET ME LAISSENT TOMBER À TRAVERS LES MAILLES DU MONDE. COMMENT ME RETROUVER MOI QUI FUS FORCÉ À M’ÉPARPILLER ?

2 | laisse ouvert, veux-tu ?

Un jour, je mis mes mains gluantes sur le frigidaire. J’avais les jambes qui bougeaient toutes seules. Je savais très bien où se trouvaient les bouteilles de vin que j’avais englouties et leurs sœurs qui m’avaient échappées. Alors, une faille temporelle m’entraîna à l’intérieur d’une chambre froide. Me tâtant, je me rendis compte que j’avais une barbe de chair et les yeux qui sortaient de leurs orbites. Mon ventre gonflait à mesure que je dévastais le cimetière de viande toujours fraîche. Quelle chance d’avoir été le digne fils d’un boucher et d’avoir su évoluer dans la fraîcheur d’un espace congelé. Dans mes tempes clapotait le bruit de la hache sur le billot quand des corps résistent à la gravité. C’est au rythme de cette sérénade que mon sang circulait. Sur des crochets où se balançaient des bêtes pourtant si nobles. Moi, je les découpais à force de griffures. Leurs regards distingués rajoutaient à ma faim un désespoir sans borne qui me rappelait que la porte de la chambre avait bruyamment claqué. Mes respirations glaciales, leurs sillons dans les airs me faisaient piétiner pour prendre de l’élan. Quand finalement, ce fut son tour, je m’approchai de son visage, l’écarlate de son rouge à lèvres parfaitement congelé me séduisit encore plus. C’est alors que tu approchas ta truffe de ma bouche. J’étais entre tes pattes et tes dents sur mon cou aspirèrent mon essence. Quand la porte s’ouvrit que les gens entrèrent et qu’ils me délivrèrent, tu t’étais envolé. Maintenant que le dernier coup de pelle a achevé ma cérémonie, je garde dans ma tombe le goût de ton sourire et de ton âme. Quand la lune sera pleine, je te retrouverai. Toi ma bête qui a si vaillamment survécu hors des étals de supermarchés. Je t’aimerai toujours toi qui t’es enfin vengé et qui m’a dévoré. Je suis tienne.

3| S’IL TE PLAIT

— Non, ne tire pas ! Je t’en prie ne tire pas !

Cette scène improbable, c’est avec de la musique qu’il l’a imaginé. Il avait face à lui, l’ennemi. Celui qui n’est pas soi-même. Celui qui refuse de faire ce qui est dans son propre intérêt. L’odeur était dense difficile à décrire, c’était pire qu’une salle de sport, pire qu’une station de traitement des déchets humains. C’était en dehors du net, en dehors de l’esprit, de tout ce qui se pardonne. La musique et la réalité se mélangeaient, c’était comme un opéra. Une pièce qui ne finirait plus, le temps ramait, les scènes se superposaient et les chants étaient imposés. C’est ce que ressentit celui à qui il demandait de ne pas tirer.

— Non ne tire pas ! Je t’en prie !

Alors, il laissa tomber son arme. Il se mit à rire de fatigue. Rire des nuits qu’il avait passé à veiller l’ennemi. Ses mains compressées, son corps courbé, son dos braqué, ses dents striées et cette barre lui encerclant la tête. Gonflé par l’odeur dont il ne parlerait plus jamais. Car les mots sont rares quand les bruits mécaniques cessent et que c’est la trompette, le trombone et le chant glorieux qui remplacent le son de la cendre.

Il laissa tomber sa manette. Elle se fracassa sur le sol. L’écran affichait le score. Il avait perdu la partie. Mais, il était en vie. Ils étaient en vie.

Plus tard, il composa le numéro de Strike, son ennemi juré.

— Oui, un hamburger, ça me va.

— À tout à l’heure alors !

Il faisait à peine jour, il avait tout son temps. Il avait toute sa vie devant lui.

4 | Sylvie lit Gilles ou Fréquences Fantômes (suite)

Un silence tendu. Elle enlève la casquette, la garde dans sa main. Elle ne regarde plus personne. Puis elle sort de scène. Temps long. Le public reste seul avec ce vide.

Elle revient. Plus lente.

SYLVIE

Excusez-moi.

Elle s’assoit. Longue respiration. Elle remet la casquette. Elle reprend la lettre, mais d’une voix différente, presque étrangère.

SYLVIE

Tous les soirs… mon père jouait avec moi.

Il me racontait des histoires.

Parfois, il me changeait…

Il me faisait tourner, faire des pirouettes…

la couche tombait.

« Reste-là, toi ! » qu’il disait.

Il faisait couler trop de produit.

On se foutait de lui, on l’appelait « Sans complexe ! »…

Mon père… il aimait rire.

Imagine… une tête de clown.

Il me disait un jour t’auras un gros nez comme le mien.

Les gosses comme moi, tu parles, on l’adorait.

Il nous coursait, en gueulant, en imitant des voix marrantes…

Et d’autres qui faisaient peur.

Il faisait des galipettes, se cachait, se déployait—

On aurait dit qu’il portait une cape !

Sylvie s’arrête net. Essoufflée. Elle va boire un verre d’eau, elle engage un retour à la surface après une plongée.

On hurlait !

SYLVIE

Merci… d’avoir été là.

VOIX RADIO DEPUIS LA SCÈNE

Sylvie ne s’est pas arrêtée.

On a deux pubs non diffusées.

Sylvie se laisse complètement emporter.

La technique s’agite.

Le réa veut tout couper.

Mais elle le lui a interdit.

Lucien, je te jure que !

Il menace.

Elle s’en fout. Elle est dans tous ses états.

Mais quelle audience !

SYLVIE

À coups de dérailleur.

À l’assaut des côtes.

Il les dévalait.

Les mains dans les couches.

Par-ci, par-là.

Et des tas d’histoires.

Elle s’arrête.

J’aurais bien aimé lui ressembler… un peu plus.

Elle ne fait plus la différence entre Gilles et elle-même.

Il s’est vautré, comme on dit les gens.

Ceux chez qui il s’arrêtait quelques fois, mais sans rien boire.

Maman n’a pas lâché le travail tout de suite.

Pourquoi il aurait bu ?

Il avait rien à fêter.

— Qu’est-ce qu’il a, P’pa ?

Elle s’adresse au public.

Ils sont si tristes, les gens.

Parfois ils le cachent en disant des choses pires que les coups.

— Il est tombé.

C’était le même jour.

Le même jour où mon père avait ramené les fusils de grand-père.

Ils sont lourds.

C’est comme ça qu’il a perdu l’équilibre.

— Il a mal ?

— Mais non ! Tu connais ton père. Il se joue de tout.

Elle reprend sa voix plus douce, presque comme la mère de Gilles.

5 | Plié

La ligne flottante qui assure qu’on y est

L’approche en rampant sur le bitume brûlant pour toucher la ligne flottante qui assure

J’avais idée d’en finir avec cette pièce quand j’ai senti l’approche et j’ai rampé sur le bitume brûlé pour glisser sur la ligne flottante touchante

Quand j’ai recommencé à nourrir la poubelle de mon stress, j’avais l’idée d’abandonner cette pièce quand elle s’est rapprochée, j’ai soulevé le bitume énervé pour y glisser mes bras sur la bile flottante tranchante et muette

Quand il a fini par renoncer à l’idée de recommencer à nourrir une poubelle, il l’a adoptée comme sujet de sa pièce, elle a hurlé, je lui ai fait peur quand, tout d’un coup, je suis sorti

L’idée de recommencer à heurter le bitume au moment où il a pensé à écrire cette pièce

L’idée de se joindre au bitume l’a poussé à écrire

Le bitume l’a écrit.

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

3 commentaires à propos de “#chroniques #6 | Centre”

  1. « Mes respirations glaciales, leurs sillons dans les airs me faisaient piétiner pour prendre de l’élan. » J’aime la construction de cette phrase. « Le bitume l’a écrit. » C’est une question que je me pose qui écrit qui?

  2. Bonjour Dominique,
    Beaucoup de surprises à te voir tordre les propositions, à en faire de nouvelles sources, la partie 5 aux compléments de nom est une variation magnifique toute faite de libertés, aux rebonds annonçant des suites, merci de cette interprétation,
    Cat S

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