eté 2026 #06 | L’ours valseur

1 Du monde

Force de l’eau

Force du vent

Et nous fétus, brinquebalés, emportés

Aux confins du monde qui élève, élève

Les forces de l’esprit

Jusqu’où ?

2 Manger

Y a quoi à manger ? / T’as déjà mangé du blanc-manger ? / Je ne vais pas te manger / Manger de la vache enragée / Je te mangerais bien toute crue / Il y a des livres à manger, d’autres à déguster / Si on allait manger un morceau ! / Passez donc dans la salle à manger ! / Bête à manger du foin / Manger comme quatre…

3 L’automate du vide-greniers

J’ai déjà demandé de l’aide. Pour des choses matérielles : réparer une voiture, monter un meuble, déménager ou organiser une fête. Pour des aspects plus personnels de ma vie, jamais. C’est inconvenant. Pourtant, je m’y suis décidé, avec une certaine réticence certes, mais je m’y suis décidé. J’ai rassemblé mon courage et j’ai sollicité Clémentine. La vie passe vite. On est jeune, on a l’impression qu’on a le temps. Et puis, tout d’un coup, on est vieux. Avant qu’il ne soit trop tard, je vais faire fi de mon foutu orgueil et je vais quémander un pardon. À soixante-quinze ans, il est peut-être temps d’arranger ses affaires. Non ?

Clémentine ? C’est une amie, de laquelle je peux accepter une aide. Elle exerce la jolie profession de brocanteuse. Or, j’ai dans l’idée d’utiliser mon automate, un ours valseur Roullet Decamps fin XIXème, pour attirer Agnès et l’entraîner sur le chemin retrouvé de notre amour. Alors voilà l’idée, Clémentine prendra un stand au vide-greniers du village où réside désormais Agnès. Elle installera l’automate Gracieux — il s’appelle Gracieux, c’est ainsi que nous l’avons baptisé, car il danse entravé, libre dans la contrainte, je ne connais rien de plus beau — donc Clémentine mettra Gracieux au milieu de son stand. En visitant le vide-greniers, Agnès ne manquera pas de reconnaître l’automate qu’elle m’avait offert, elle sera, je l’espère, bouleversée, demandera à le voir danser, voudra l’acquérir, posera des questions, et surtout se souviendra. Et alors, alors ? Le reste est à inventer.

 Et moi, je ne sais pas refuser à Max ce qu’il me demande. Pourtant l’idée de jouer la comédie à cette Agnès que je ne connais pas, qui ne m’a rien fait, me chagrine. Max n’a pas de mal à me persuader. Et tout se passe comme il l’a prévu. Son ancienne amie — ce ne peut être qu’elle— s’approche dès qu’elle aperçoit l’automate. Le maintien de qui a longtemps pratiqué la danse et, sous une frange poivre et sel, un regard gris que la fierté mouille d’or. Elle me parle, en un instant je comprends tout. À la ferveur de sa voix, à l’émoi qu’elle trahit : un souffle qui enfle, file, tient le son, s’arrondit, mousse, tremble tour à tour de joie et d’inquiétude et se détimbre quand je lui refuse de faire danser Gracieux. Les instructions de Max m’interdisent de la rassurer. J’ai mal pour elle. Honteuse, je m’abandonne au vibrato de son âme. Il me chavire et je sais désormais ce que Max veut savoir. Je le sais avant lui, ce qui ne me plaît pas du tout.

4 Mon puzzle (suite 2)

Je reviens sur ma réflexion à propos de mes personnages. Je vais prendre l’exemple de Vlad que j’ai évoqué dans mes chroniques estivales #04 (Les épeires diadèmes).

Arrière-plan de Vlad. Avec un tel prénom, accolé au nom Bobesco, il ne peut être que roumain. La quarantaine, il vit d’expédients à Bordeaux, ville dans laquelle réside également sa mère, une bourgeoise typique. Son père est absent depuis toujours, retourné en Roumanie peut-être, on ne sait et d’ailleurs qu’importe.

Quelques images de Vlad. Ses cheveux noir corbeau, ses belles mains blanches, son sourire dédaigneux, sa complexion délicate, sa voix d’outre- tombe, son mal-être. Son fauteuil roulant.

Son code existentiel : le corps (supplicié), l’âme (tourmentée), la fatalité (toutes ses entreprises sont vouées à l’échec), sa tendance à la soumission, à l’autodestruction. En un mot sa VULNÉRABILITÉ.

Toutes les pièces du puzzle concernant Vlad découlent des éléments ci-dessus. Il n’est pas nécessaire d’en connaître davantage pour que le roman se développe. C’est pourtant un des personnages les plus importants de l’histoire. Je ne le décris pas, disons plutôt que je le peins par petites touches esthétiques et sensibles. C’est donc un personnage très flou, volontairement énigmatique qui va imprégner toute l’histoire, lui donner sa tragédie, son humanité aussi.

J’ai fait ce travail pour chacun des personnages importants de mon histoire. Puis j’ai rassemblé les pièces importantes de l’intrigue qui le concerne. Pour Vlad : il s’est jeté d’un troisième étage, il est tout cassé. Il a parlé dans la salle de réanimation. Claire l’a entendu, ce qui a alimenté ses doutes. Il va devenir le souffre-douleur de la maison de rééducation…

Je travaille sur ce roman depuis plusieurs années. Interrompue par de graves problèmes de santé, je l’ai laissé inachevé sur le papier, mais jamais dans ma tête. Je ne suis pas pressée de le terminer. J’ai déjà fait plusieurs fois le parcours : écrire, relire, relire, relire, trouver un éditeur, me réjouir d’en avoir un, faire des corrections, découvrir le livre achevé, m’attaquer à la promotion, fréquenter les petits salons d’auteurs, etc… Je connais. Pour l’instant, il me plaît de vivre avec mes personnages, Claire, Vlad, Ange Giuliani, le commissaire récurrent que mes lecteurs me réclament. Il me semble que je serai orpheline quand je les aurai quittés. Je ne vois pas encore très nettement comment écrire cette deuxième partie de mon roman à laquelle je veux donner une structure différente de toutes celles que j’ai déjà expérimentées. Ni une lettre, ni une adresse au personnage, ni un récit ; ni un monologue intérieur, alors quoi ? C’est alors que m’est venue l’idée de ce puzzle. Je suis au travail, je f

5 À la manière de

la place du marché

le vide-greniers de la place du marché

la brocanteuse du vide-greniers de la place du marché

la table de la brocanteuse du vide-greniers de la place du marché

l’automate de la table de la brocanteuse du vide-greniers de la place du marché

la valse de l’automate de la table de la brocanteuse du vide-greniers de la place

la grâce de la valse de l’automate de la table de la brocanteuse du vide-greniers

l’étonnement de la grâce de la valse de l’automate de la table de la brocanteuse

l’évocation de l’étonnement de la grâce de la valse de l’automate de la table

la nécessité de l’évocation de l’étonnement de la grâce de la valse de l’automate

le surgissement de la nécessité de l’évocation de l’étonnement de la grâce de la valse

le souvenir du surgissement de la nécessité de l’évocation de l’étonnement de la grâce

l’intensité du souvenir du surgissement de la nécessité de l’évocation de l’étonnement

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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