CYCLE ÉTÉ 2026 CHRONIQUES #06#

1 Du monde… encore

Le monde, encore le monde
Une force qui soulève l’élève
Le dépasse

Il y a dans le monde une force qui monte, qui élève, n’en finit pas
Monde en-dessous, monde en dessus

2 Avaler sa langue pour parler avec le coeur

Manger la vie par les deux bouts

Il a mangé son chapeau

Il a mangé la consigne

Elle a mangé les mots
Ça lui mange tout son temps
La rouille mange le métal
Le feu mange le bois
Le soleil mange les couleurs
La nuit mange le jour
Les mites mangent les vêtements
Les vers mangent les feuilles                                                                                       
Mange ta soupe, tu verras
Finis ton assiette
Laisse, je vais le manger
Il reste ça à manger
Il n’y a plus rien à manger
Qu’est-ce qu’on mange ?
Qu’est-ce qu’il y a à manger ?
On mange quoi ?
On mange quand ?
On mange où ?                                                                                                                     Il lui mange dans la main

Ça mange pas de foin                                                                                                     

Il mange pour deux

Elle mange de tout, même les arêtes                                                                                  Les livres, elle les dévore 

3 Oser recevoir

On peut avoir besoin de quelqu’un sans le savoir encore. On continue, on porte, on arrange, on recommence. On appelle cela être autonome, puis libre, et les mots finissent par se ressembler. J’ai pris l’habitude de ne rien demander. Même lorsque mes forces s’arrêtent devant une chose minuscule, je préfère attendre, chercher autrement, laisser passer. Je croiyais qu’il y avait  dans le fait de se débrouiller seul quelque chose de fier et de nécessaire. Un jour pourtant, je n’ai pas pu. Quelqu’un était là. J’ai demandé de l’aide, pourquoi ? Je l’ai vite oublié. Je me souviens seulement de ma voix, et de l’étrangeté de l’entendre demander.

Une personne s’est approchée. Elle a fait ce qu’il fallait, sans commentaire. Elle n’a pas regardé longtemps. Elle a aidé, puis elle s’est éloignée. Celui qui avait demandé est resté là. Il aurait voulu que rien ne se soit passé. Pourtant quelque chose avait changé. Ce n’était presque rien : un geste reçu, quelques secondes, une main qui avait fait ce que la sienne ne pouvait pas faire. Il regarda cette personne s’éloigner. Il eut soudain envie de savoir ce qu’elle voyait, elle, de l’homme qui venait de demander. Peut-être seulement quelqu’un qui avait besoin d’aide ? Il ne sut pas pourquoi, longtemps après il se demandait encore ce qu’elle avait pu voir.

Il y a des hommes qui préfèrent le manque à se laisser toucher.. Celui-là en était un. Je le regarde maintenant comme on regarde quelqu’un que l’on a longtemps connu sans jamais le voir. Je reconnais ses refus, ses « ce n’est rien », ses « je vais me débrouiller », toutes ces petites phrases derrière lesquelles il s’est tenu à distance. Il me ressemble. Non, il est moi, mais déplacé de quelques pas, assez loin pour que je puisse enfin le regarder. Je comprends que ce qu’il redoutait commençait au moment où l’autre répondait : la bonté, la trace laissée en lui. Il aurait voulu remercier, rendre, effacer. Mais certaines choses ne se rendent pas. Elles se reçoivent. Je regarde cet homme qui est moi. Et, pour une fois, je ne lui demande pas de se débrouiller seul. Je laisserai la main rester là.

4 Démesure

À l’entrée, la grande fontaine avec son bassin. On pourrait croire que les gens viennent boire, se laver les pieds, baptiser les bébés ou vérifier qu’ils sont encore vivants. Le sol est en sable. La poussière monte, se colle aux chaussures, aux chevilles, aux poussettes. Cinquante à soixante mille personnes par jour, et personne ne marche vraiment : on avance. Poussé par quelqu’un derrière, retenu par quelqu’un devant, déplacé par une épaule, un sac à dos, un enfant. On se fait bousculer. On bouscule. Au bout d’un moment on ne s’en aperçoit plus. Le corps sait faire. Aux portiques, les téléphones brillent, les bracelets claquent autour des poignets. Certains ont imprimé le même billet plusieurs fois et tentent leur chance avec l’air de ceux qui espèrent que la machine sera moins intelligente qu’eux. Ça ne passe pas. Ils discutent. Derrière, la foule pousse.

Il y a ceux qui viennent habillés et ceux qui semblent sortir d’un rêve. Une femme en robe de tulle rose porte des ailes transparentes. Un homme, le visage peint en bleu, marche en combinaison argentée. Des paillettes jusque dans les oreilles, des plumes, des chapeaux énormes, des cheveux verts, des visages masqués, des bottes fleuries. Les tatouages sont partout : fleurs, serpents, oiseaux, phrases illisibles parce que le propriétaire du dos est déjà passé. Une petite fille tire derrière elle un dragon gonflable qui flotte au-dessus des têtes. On pourrait croire que la grande fontaine est la bouche d’une créature et que nous entrons tous dans son ventre.

Les stands de nourriture viennent de partout et cette année l’Inde est invitée. Cumin, coriandre, friture, piments, cardamome. À côté, d’autres continents grillent, bouillent, frisent, mijotent. Le monde entier tient dans quelques baraques. On mange debout, parterre, contre une barrière, devant une scène, derrière une scène, avec une bière dans une main et quelque chose qu’on ne sait pas nommer dans l’autre. Les enfants n’ont pas de manège. Ils n’en ont pas besoin : ils sont déjà dans le manège. Il y a des jardins d’enfants, des petites barrières, des petits humains qu’on vient récupérer comme des bagages. Et des stands de merchandising, comme on dit : tee-shirts, casquettes, sacs, affiches, objets dont on ne savait pas avoir besoin.

Partout des scènes. Grandes, petites, cachées, lointaines, assourdissantes. Une musique en recouvre une autre. Une voix annonce quelque chose qu’on n’entend pas. Les basses vibrent dans les côtes. Les badges ouvrent des passages. Derrière les barrières, les backstages. Tout à coup la foule se desserre. Quelques personnes respirent normalement. Des vedettes connues, d’autres moins, attendent avec une bouteille d’eau. Puis on ressort et les corps à nouveau se touchent.

Les sacs à dos contenant des bébés avancent eux aussi. Le bébé dort, indifférent à tout cela. Des couples se tiennent par le poignet pour ne pas se perdre. Des groupes portent le même chapeau, le même foulard, la même couleur. Il y a des massages, du shit, de l’alcool, des gens allongés sur le sable et beaucoup de toilettes. Beaucoup. Jusqu’au moment où toutes les femmes ont la même idée. La file s’allonge. Les hommes passent. Les femmes attendent. Certaines, entrent dans les toilettes des hommes sous le regard résigné de ceux qui en sortent. La frontière des sexes devient une simple question de nécessité.

La poussière continue de voler. Le soir, les lumières remplacent le jour et les visages deviennent plus étranges. Les paillettes apparaissent mieux. Les maquillages se transforment. Le dragon est toujours là. Le renard aussi. Un homme couvert de miroirs passe devant moi et, pendant une seconde, je vois la foule dans son corps : des morceaux de visages, des bras, des jambes, des chapeaux, des mains qui cherchent une autre main.

Elles avancent ensemble. Une seule grande bête tranquille, couverte de sable, de crème solaire et de musique, qui mange, boit, danse, urine, s’embrasse, écoute, fume, se perd et retrouve son chemin. On est dedans.  On est devenu une de ses poussées, un de ses coudes, un visage parmi les visages. La foule nous porte sans savoir qui nous sommes. Et nous la suivons.

5 Le cours des mots

La pensée du cœur

la mémoire de la pensée du cœur

la chambre de la mémoire de la pensée du cœur

la fenêtre de la chambre de la mémoire de la pensée

le jardin de la fenêtre de la chambre de la mémoire

la pluie du jardin de la fenêtre de la chambre

le visage de la pluie du jardin de la fenêtre

la main du visage de la pluie du jardin

le geste de la main du visage de la pluie

la lumière du geste de la main du visage

l’ombre de la lumière du geste de la main

le mur de l’ombre de la lumière du geste

la porte du mur de l’ombre de la lumière

le seuil de la porte du mur de l’ombre

le pas du seuil de la porte du mur

Le cœur de la maison

la fenêtre du cœur de la maison

le rideau de la fenêtre du cœur de la maison

le matin du rideau de la fenêtre du cœur

la table du matin du rideau de la fenêtre

la nappe de la table du matin du rideau

la tasse de la nappe de la table du matin

la chaleur de la tasse de la nappe de la table

la paume de la chaleur de la tasse de la nappe

le pouls de la paume de la chaleur de la tasse

la veine du pouls de la paume de la chaleur

le sang de la veine du pouls de la paume

la mémoire du sang de la veine du pouls

l’absence de la mémoire du sang de la veine

le nom de l’absence de la mémoire du sang

                                                        

La lune du balcon

la rambarde de la lune du balcon

le métal de la rambarde de la lune

la rouille du métal de la rambarde

le temps de la rouille du métal

l’attente du temps de la rouille

le sommeil de l’attente du temps

le rêve du sommeil de l’attente

le réveil du rêve du sommeil

l’aube du réveil du rêve

le chant de l’aube du réveil

l’oiseau du chant de l’aube

le vol de l’oiseau du chant

la distance du vol de l’oiseau

l’horizon de la distance du vol

L’abeille du miel

la ruche de l’abeille du miel

la cire de la ruche de l’abeille

le rayon de la cire de la ruche

la cellule du rayon de la cire

le couvain de la cellule du rayon

la chaleur du couvain de la cellule

le printemps de la chaleur du couvain

la floraison du printemps de la chaleur

le pollen de la floraison du printemps

la corolle du pollen de la floraison

le parfum de la corolle du pollen

le matin du parfum de la corolle

la rosée du matin du parfum

l’herbe de la rosée du matin

Le soulier du départ

la semelle du soulier du départ

le cuir de la semelle du soulier

le lacet du cuir de la semelle

le nœud du lacet du cuir

le pied du nœud du lacet

la cheville du pied du nœud

la jambe de la cheville du pied

le pas de la jambe de la cheville

la rue du pas de la jambe

le trottoir de la rue du pas

la poussière du trottoir de la rue

la trace de la poussière du trottoir

le chemin de la trace de la poussière

l’arrivée du chemin de la trace

La voix du chant

la bouche de la voix du chant

la parole de la bouche de la voix

le souffle de la parole de la bouche

la gorge du souffle de la parole

la syllabe de la gorge du souffle

le mot de la syllabe de la gorge

la phrase du mot de la syllabe

le sens de la phrase du mot

le doute du sens de la phrase

la question du doute du sens

la réponse de la question du doute

l’écoute de la réponse de la question

l’attente de l’écoute de la réponse

l’écho de l’attente de l’écoute

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