#chroniques #05 | toucher du bois

1 – du monde
Fierté de voir l’arbre qui naît d’un tout petit pépin
Fierté de voir l’arbre tout petit rejoindre la forêt

2 – les petits mots
Quand on dit collections, on pense souvent objets. Choses matérielles qui ont une forme, une couleur, un volume et un poids, parfois une odeur, que l’on voit, qui se signale à nos sens. Quand j’étais plus jeune, la collection de base, la plus évidente, celle dont on héritait était la collection de timbres. On envoyait des lettres, on recevait des lettres, on tenait l’enveloppe ou la carte postale au-dessus de la casserole des nouilles et, après un moment de séchage, on mettait le timbre dans un album conçu à cet effet et offert à Noël. Parfois les timbres s’empilaient, dans une enveloppe, une boîte ou voletaient gaiement au gré du non-rangement. Mais je m’égare. Quand on envoyait une lettre, on choisissait le timbre avec soin, surtout quand on savait que le destinataire faisait collection de timbres, on les choisissait pour eux, à la poste, le choix des timbres disponibles était conséquent, il fallait choisir, animaux, plantes, personnages célèbres, bâtiments célèbres, événements spéciaux, JO et compagnie. Et puis il y avait les timbres étrangers, format, dessin, tarif, on cherchait sur la carte, parfois même dans l’atlas pour les pays lointains. Et ne pas oublier le fameux cachet de la poste, celui qui fait foi ! Maintenant plus de papier dans nos correspondances, plus de timbres, de cachet, à peine pour les factures, alors pour collectionner, ne plus se concentrer sur l’extérieur des lettres, plutôt sur l’intérieur, collectionner les mots, se faire un petit carnet avec dedans de tout, parfois des citations. Et même partager dans ces dossiers spéciaux que chacun complètera au fil de ses trouvailles : le fichier des expressions désuètes et imagées, chez nous a le nom de la première expression qu’il contient : faire froid à geler un pet, puis vient être déchiré comme un drap de pauvre et tout un tas d’autres qu’on utilise avec des gens qui ne sont pas trop à cheval sur le classique du discours, pas celui qui est coincé comme un marron dans le cul d’une dinde parce qu’il n’a pas inventé la machine à cambrer les bananes. Vous voyez ce que j’veux dire, hein 😉 

3 – les mots de la mer salée
– il existe trois sortes d’humains, les vivants, les morts et ceux qui vont en mer
– le lapin, comme le lièvre, porte malheur, on n’en veut pas à bord, même sous forme de pâté et pas question de prononcer son nom. Quand il est indispensable de dire qu’il ne faut pas en parler, on dit la bête aux grandes oreilles, celle qui mange le chanvre des cordages et l’étoupe que le calfat a frappé entre les bordés
– les mouettes comme les goélands représentent et portent les âmes des marins disparus en mer
– on ne prononce pas corde ou ficelle sur un bateau, chaque cordage porte un nom spécifique, la seule corde qu’on tolère c’est la corde de la cloche. Peut-être aussi une histoire de pendu…
– sur un bateau une femme porte malheur, elle apporte la discorde
– un navire qui n’a pas gouté au vin goutera au sang : d’où l’importance du contenu de la bouteille lors du baptême !
– il faut être cap-hornier pour porter l’anneau à l’oreille et pisser au vent
– la figure de proue protège le bateau, tout comme les amulettes et tatouages protègent les marins
– rouge sur rouge rien ne bouge
– vert sur vert tout est clair
– celui qui tombe à l’eau n’a pas sa place à bord

4 – Pour écrire il faut déjà écrire

Il y a d’abord les recettes de grand-mère : une heure d’écriture à jeun tous les matins, à prendre sous la langue, ou quatre pages, ou trois, sans que ne soit jamais précisée la longueur de ces pages ni s’il faut les prendre avec un grand verre d’eau (plate ou gazeuse ?). Et puis les évidences, les préceptes, les injonctions, les trucs qui marchent, les règles de base, les recettes magiques, les livres clé en main en trois semaines, les succès assurés, la gloire, la fortune, retour de l’être aimé… On doit même pouvoir utiliser ces techniques-là pour retrouver la clé du champ de tir à la catapulte.
Si besoin.
Et pourtant, on essaye, on tente, on expérimente, en partie ou en s’abandonnant, vaincue par les usures de l’échec et du renoncement, dans les bras accueillants de la méthode. On a aussi les citations, les mots de ceux qu’on aime lire et qui, eux, ont réussi à les écrire, ces livres qu’on aime lire. On lit leurs journaux, on compare les routines, on essaye, en tente, on expérimente, on se laisse amadouer, les mots qui encouragent, qui réconfortent, on se sent un peu moins seule avec cette envie d’écrire, ce besoin, cette ombre de nous qui est celle qui écrit, une ombre toujours là qu’il y ait de la lumière ou qu’il n’y en ait pas, une ombre dans nos têtes, une ombre qui pousse, qui tire, une ombre avec laquelle on aime tant se confondre, une ombre qu’on repousse, pour faire place à la vie, au reste de la vie, mais une ombre qu’on arrive quand même de temps en temps à mettre à notre place, à embrasser, à enlacer, à mettre devant soi, sur soi, en soi, pour devenir cette ombre et se mettre au clavier, et saisir le crayon et n’être plus que mots

5 – l’envers du décor
Tu vas quand même pas mettre ça ?! 
Les habits, au-delà de réchauffer et de cacher l’essentiel, c’est pour les yeux des autres. Pour nos yeux à nous, les yeux de l’intérieur des habits, les yeux de notre peau, tout doit être bien sombre, l’habit cache la lumière pour le corps dessous eux, ce corps qui n’a accès qu’à l’envers du décor à ce qui ne peut pas, décemment se laisser voir : les coutures, les ourlets, les étiquettes qui disent comment laver l’habit, la lessive, le séchage, le repassage, le chlore ou pas le chlore et la température ou pas de lavage du tout, les triangles, les tourbillons et les chiffres, les codes à déchiffrer pour ce qui doit se passer quand le vêtement aura quitté le corps pour lequel on l’a choisi. A l’intérieur du vêtement côté corps, tout le côté technique, la taille, les tailles en fonction du pays, les compositions avec tous les pourcents et les boutons en plus tout en bas des chemises. Étonnant de se dire que le vêtement qui est fait tout d’abord pour le corps, ne laissera à ce corps qu’un accès aux coulisses de l’habit, à la zone technique celle qui est toujours dans l’ombre, celle qui ne vient au-dessus que quand il est à l’envers, que le jour de la lessive. Alors quand on a dit que ces histoires d’habits c’est pour les yeux des autres, peut-être que pour écrire, quand on écrit tranquille, loin des yeux du public, s’habiller à l’envers, et mettre à l’intérieur le beau côté des vêtements pour que notre intérieur soit flatté, honoré, que les bras, les épaules, le ventre, le dos et puis les fesses sur lesquelles on se pose, les pieds loin sous la chaise soit enfin replacés à la première place, celle de ce corps qui écrit

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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