# Chroniques # 06 «Manger le jour»

1 | du monde

Une force qui rit
Une force qui doute
Où le monde touche s’étend
Où le monde émerveillé se reprend
Comment nommer ce qui échappe
Comment articuler ce qui m’élève

2 | le réel, le réel, encore le réel

« T’as mangé, toi ? » « Tu manges bien, au moins ? » « Mange » « J’ai pas faim» « Mange quand même » « Il mange comme quatre, ce gosse » « Il mangeait rien, avant » « Ça, c’était avant » « Je mange de tout, moi, hein, t’inquiète » « Je mange sur le pouce, maintenant » « C’est pas manger, ça » « Tu manges avec nous, dimanche ? » « Qu’est-ce qu’on mange dimanche ? » « Y’aura qui à manger, cette année à Noël ? » « Elle mange pour deux, maintenant. » « On va se faire manger tout crus si on arrive en retard» « Il mange dans la main de qui le flatte» « Manger sa mère pour dire non » « Manger et se faire manger » « Se manger les foies, à force d’attendre » « Tu me manges la tête avec cette histoire » « Manger son chapeau, s’il se trompe encore » « On ne mange pas de ce pain-là, chez nous » « Ça mange pas de pain, d’essayer» « Il a mangé son pain blanc en premier » « Manger le morceau, un jour ou l’autre » « Manger la consigne » « Manger ses mots» « Manger des yeux » « Tu manges quoi, comme lecture, ces jours-ci ? » « Manger des pages entières sans lever la tête» « Il en mangerait, de ces mots-là, s’il pouvait » « Manger le silence entre deux phrases » « Manger ce qu’on écrit pour ne plus avoir à le dire » « Manger le jour comme un oubli »

3| écrire avec Clarice Lispector

Plusieurs phrases restent couchées sur une page posée au coin d’une table de travail. On les laisse sans savoir si elles ont le droit de se lever, de se faire entendre ; elles se morfondent, tournent en rond, se décalent, se lisent, se relisent, s’essaient à plusieurs styles, s’évanouissent un instant, peut-être de peur, reviennent fières d’une absence consommée, un texte en construction. On les encourage presque à se consumer dans l’expectative, à patienter, à se languir, à espérer, avec tout ce que ce mot porte de résignation.

On voudrait, une fois, peut-être deux, qu’elles se laissent aller, qu’elles prennent la décision de demander de l’aide. Combien cela leur est difficile. Il y a en elles quelque chose de farouche, d’à peine domestiqué, une bête tapie qui gronde dès qu’une main s’approche, on croit tendre un secours, elles y voient une menace ; on croit offrir un regard, elles montrent les dents, elles se hérissent, se replient, cherchent leur tanière au fond de la page blanche, préfèrent se terrer plutôt que d’être vues incomplètes, ou mal ficelées, ou boiteuses. C’est un instinct, une méfiance animale, la peur ancienne d’être la proie de l’œil d’un autre.

On connaît leur orgueil, leur anxiété à la vision de cet œil autre qui pourrait se poser sur leur texte. Qui est cet autre. Qui prétend-il être. Qui s’approche, main tendue, au risque de se faire mordre. Je pense qu’elles sont en recherche, à la poursuite, en quête d’une main, d’une présence bienveillante, d’un conseil pour choisir une voie, concrétiser, être assistées, secondées, appuyées, accompagnées, guidées, éclairées ; favoriser leur réussite, faire éclore, faciliter la compréhension du texte, en un mot, venir en aide. Pour tout cela, demander, simplement demander ; demander de l’aide, dire le mot, l’exprimer, « J’ai besoin d’aide ». Je reconnais que leur texte inachevé par instinct, par vanité par peur secrète de ne pas être à la hauteur est au bord de l’abîme. Au bord de l’abîme, j’ai fini un soir par accepter que la forme initiale du texte n’existât plus pour renaître autrement.

On ne connaît pas mon identité. Elle reste une intention encore informe, une respiration lointaine. On m’interrompt au milieu d’un mot, d’une phrase, d’une intuition, on me susurre à l’oreille « prouve que tu peux aller plus loin » ; j’ai sacralisé l’écriture en prière, elle la rend simplement invisible au moment où ma main avance. On s’est penché sur la page à peine noircie, on a relu ce début de texte boiteux, on a suggéré de recommencer sans se demander si les phrases dessinées sauvaient quelque chose. On raconte qu’écrire, c’est s’emparer d’un sujet, dévorer un livre, absorber, engloutir, avaler des idées, des mots, se nourrir de lectures, de souvenirs, d’expériences, s’abreuver à une source, manger. On dit mastiquer, remâcher ses phrases, ruminer, triturer, malaxer, pétrir la matière, la langue, les mots comme le pain, broyer, mâcher et remâcher ses phrases, tourner et retourner dans sa bouche, dans sa tête, dans son corps des incipits à l’infini, digérer une lecture, assimiler un corps de texte, laisser reposer, mûrir, pour qu’enfin soient restitués la forme et le fond de cette écriture sécrétée, en tirer la substantifique moelle pour nourrir le lecteur, lui offrir en pâture.

On raconte aussi que celui qui écrit ignore ce qui va naître. On dit que Caravage peignait directement d’après nature ou que Miles Davis a toujours improvisé…

4 | de soi-même, et d’écrire

Écrire sur La foule en tant que sujet ou personnage m’est difficile. Je bloque.Travailler sur la foule du Stanbrook serait une réponse, par exemple – quelle différence y a t il entre la foule du Stanbrook au départ d’Alicante et à son arrivée à Oran après vingt deux heures de traversée? Quelles impressions, quels dialogues? la parole leur est redonnée, ils peuvent être bruyants comme un droit acquis de haute lutte, ils se reconnaissent, êtres humains en exil, ils ne sont plus un bloc, amalgame de silhouettes compactes sans identité. Cette foule n’est pas joyeuse, soulagée tout au plus. La Croix Rouge les attend alors que l’administration coloniale française leur refuse le droit d’accoster. Ils patienteront vingt quatre heures avant que les premiers passagers prennent la passerelle pour retrouver la terre ferme, seuls les enfants, les femmes, les blessées auront ce droit. Les hommes, eux, resteront à bord plusieurs jours, une très longue attente commence. Comment dérouler, amplifier, apporter de la lumière, des rires, de l’amour, de l’empathie comment dérouler mes textes, donner du soleil à mon écriture dans cette tragédie qui ne fait que commencer. Je ne sais pas comment continuer.

5 | à vous la cantonade !

corps de chair
corps de chair de peau
corps de chair de peau de sang
corps de chair de peau de sang de sueur
corps de chair de peau de sang de sueur de larme

blessure de corps de chair de peau de sang de sueur
cicatrice de blessure de corps de chair de peau de sang
maladie de cicatrice de blessure de corps de chair de peau
fièvre de maladie de cicatrice de blessure de corps de chair
délire de fièvre de maladie de cicatrice de blessure de corps
agonie de délire de fièvre de maladie de cicatrice de blessure
cendre d’agonie de délire de fièvre de maladie de cicatrice

corps de tranchée
corps de tranchée de chair
corps de tranchée de chair d’obus
corps de tranchée de chair d’obus de peau
corps de tranchée de chair d’obus de peau de shrapnel

gaz de corps de tranchée de chair d’obus de peau
os de gaz de corps de tranchée de chair d’obus
barbelé d’os de gaz de corps de tranchée de chair
sang de barbelé d’os de gaz de corps de tranchée
ruine de sang de barbelé d’os de gaz de corps
souffle de ruine de sang de barbelé d’os de gaz
cri de souffle de ruine de sang de barbelé d’os

A propos de Martine Lyne Clop

Professeure des écoles, mémoire Langage et la communication, pratique pédagogique Piaget et Montessori ; travail avec des enfants autistes, trisomiques 21, enfants ayant des difficultés de communication. DESS en droit privé. Master 1 en systèmes de management qualité. Ecole d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles master 1 en sécurité et risques industriels. Master 2 en audit social et GRH. Lectrice assidue attirée par l'écriture, je rencontre lors d'un atelier à Montpellier Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m'encourage à publier La barbarie des exils Editions L'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs. Participe depuis 2025 aux ateliers de Tiers Livre.

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