#Chroniques #07 | Saudade

1 | DU MONDE

Je dis oui à la nostalgie
d’autres mondes

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

Supposons que Saudade soit le prénom d’un personnage de mon projet K., ce qui est vrai / Supposons que Saudade soit une très jeune femme, ce qui est vrai / Supposons que Saudade habite un studio au quinzième étage du K282, ce qui est vrai / Supposons que le K282 soit une tour de 21 étages, au 282 Mercy Street, ce qui est vrai / Supposons que Saudade soit apparue il y a à peine trois mois dans mon projet K., ce qui est vrai / Supposons que son prénom se soit imposé immédiatement à moi, ce qui est vrai / Supposons qu’on ne connaisse pas le nom de famille de Saudade, ce qui est vrai / Supposons que Saudade ait de terribles crises d’angoisse en fin de journée, ce qui est vrai / Supposons que, du haut de son quinzième étage, Saudade ne supporte pas de voir le soleil descendre derrière la silhouette de la tour voisine, ce qui est vrai / Supposons que Saudade parle avec son psychothérapeute par écran interposé, ce qui est vrai / Supposons que ce soir-là Saudade s’arrête de parler à son psychothérapeute parce que sa gorge est nouée tant elle retient ses larmes, ce qui est vrai / Supposons qu’elle garde la tête dans ses mains, ce qui est vrai / Supposons que dans l’écran son psychothérapeute l’appelle « Saudade… » « Saudade ! », ce qui est vrai / Supposons que je ne connaisse pas encore la place exacte que prendra Saudade dans mon projet, ce qui est également vrai / Supposons que grâce ou à cause de l’atelier Saudade prenne une place plus importante dans mon livre, ce qui sera peut-être vrai ou pas.

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Imaginons que je pense au delta de la Rivière des Perles

Imaginons l’immense delta entre Hong Kong et Macao, relié en deux ou trois heures par des jets foils, aujourd’hui barré par un pont routier de cinquante kilomètres, une cicatrice sur mes souvenirs

Imaginons que nous avions marché pendant des heures dans les venelles du Tarrafeiro, des ruelles glauques, déglinguées qui descendent vers le port

Imaginons que je regarde parfois la photo d’une petite cour entièrement rougie par les pétales d’une ribambelle de pétards explosés  

Imaginons le béton d’une allée éclaté par les racines de ficus géants

Imaginons des familles se promener au parc en portant avec elles leurs oiseaux dans de jolies cages

Imaginons Central Piers, les embarcadères vers les îles, le ferry qui quitte le quai, la Skyline qui s’éloigne, serrée entre eau et montagnes

Imaginons que je revienne à Peng Chau, que je revois la courbure du rivage, le moutonnement des collines touffues, la tranquillité de l’île, la modestie de ses bâtiments aux balcons encombrés

Imaginons le petit temple rouge en front de mer, les gros bâtons d’encens qui fument dans des urnes dorées, l’accumulation d’offrandes, fleurs, oranges, pommes et confiseries sous le grand visage d’un dieu compatissant

Imaginons les baguettes trempées dans un verre de thé fumant avant d’enrouler autour de leur axe les délicieuses tiges, longues, visqueuses d’un légume vert dont je n’ai pas retenu le nom

Imaginons que j’entende encore les croassements, les stridulations, les hululements des marais

Imaginons les mille et un scintillements de la Skyline se reflétant dans l’eau-nuit sous nos yeux hypnotisés

Imaginons Statue Square,  un peu d’air, un peu de vert entre les gratte-ciels de Central où des employées philippines se retrouvent pour se reposent un instant. 

Je revois sous les cumulus d’une blancheur éblouissante les îles bordées d’écume, les rivages escarpés plongeant dans le vert intense de la mer de Chine. Je revois les immeubles de Kowloon longés par l’avion avant d’atterrir à Kai Tak.

« La mer possède une teinte indéfinissable, un bleu-vert dont la beauté paralyse. Les mots sont impuissants à. On cherche en vain. Quelque chose de très intense se fixe pour toujours dans la mémoire. »

Ce sont sans doute ces phrases d’Antoine Volodine dans Le port intérieur qui cristallisent le mieux ma saudade de HK.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

Supposons que j’aie beaucoup réfléchi au personnage de Saudade avant qu’il n’apparaisse dans le chapitre 5, ce qui n’est pas vrai / Supposons que j’aie choisi soigneusement le prénom de Saudade, ce qui n’est pas vrai / Supposons que je fasse des fiches pour chacun de mes personnages, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Saudade ait le vertige, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Saudade soit tellement mal dans sa peau qu’elle est incapable de s’intéresser aux autres, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Saudade ne rit jamais, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Saudade connaisse Le Gardien, ce qui n’est pas vrai / Supposons que je ne tienne pas compte de la sensibilité de Saudade, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Saudade habite depuis longtemps dans sa chambre au quinzième étage du K282, ce qui n’est pas vrai

5 | CE QU’IL Y A

Ce qu’il y a d’intraduisible dans saudade et qui renverse le cœur
Ce qu’il y a de rude et d’émouvant dans les allées et venues du ferry, son mugissement à l’entrée des ports, sa hâte soudaine à quitter les embarcadères 
Ce qu’il y a de saisissant dans la verticalité de la nature et du bâti, les collines denses derrière la forêt urbaine
Ce qu’il y a de saudade dans certaines musiques
Ce qu’il y a de paix immaculée au pied du volcan
Ce qu’il y a d’immensité dans cette paix immaculée
Ce qu’il y a de saudade dans certaines phrases de Patrick Modiano
Ce qu’il y a de monstrueux dans la beauté des iris
Ce qu’il peut y avoir de miraculeux dans un mouvement qui part du centre
Ce qu’il y a d’aigu dans certains regards et qui met le cœur à vif

A propos de Muriel Boussarie

Je travaille sur un chantier d’écriture au long cours et j’espère avoir assez de souffle pour le mener à terme. L’intuition de ce projet a surgi ici, dans un atelier du Tiers Livre. Il était question de se perdre dans la ville. Comme je ne voulais pas suivre une piste trop autobiographique, j’ai délocalisé l’errance en la situant dans la ville de K., un avatar de Hong Kong qui m’avait tant fascinée. Alors un personnage, un homme, Tu, toujours interpellé, est immédiatement apparu dans une rue de K. où il s’était égaré. Malgré cette entrée en matière – très forte pour moi – je n’ai pas pensé au départ écrire une histoire, encore moins un livre. Mais je voulais écrire, rêver un univers, celui de K. Quelques textes ont ainsi vu le jour sur mon blog. Puis lors d’un nouvel atelier de François Bon, un fil d’histoire plus précis s’est ébauché : le départ de Tu et L. vers les îles pour fuir la dictature qui sévit à K. À ce moment-là s’est déclenché un grand désir de narration. Beaucoup de choses se sont précisées au fil de l’écriture, bien des personnages sont apparus… Et régulièrement j’utilise des consignes de l’atelier comme pistes pour développer mon récit.

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