1/ du monde
écoute sans faire le tri,
à l’intérieur il n’y a nulle frontière,
l’univers est grand
2/ captations hasardeuses
il accompagnait sa femme tous les matins au bureau en voiture, à 7 h 30… elle travaillait au ministère de l’Agriculture | Léonard, tu te décales… tu vois la dame venir en face de toi, tu te décales | un sandwich au poulet | tu peux me corriger l’affiche pour l’ascenseur | je vous ai mis des livres sur l’islam (dans la boîte à livres) (on termine la conversation sur…) salam alykoum, shabat shalom, au nom du père du fils et du saint esprit amen | ah ah ah (rire agaçant du voisin qui se pense seul au monde dans son jardinet) | j’achète une commode chez Ikea | une tradi s’il vous plaît | Non, mais attend, ils vont toucher aux retraites et eux leur retraite on en parle en plus des salaires qu’ils gardent après | Comment ça va aujourd’hui ? Douloureuse | j’ai des morceaux de tissu, vous récupérez toujours ? Oui. Et vous en faites quoi ? Je fais des travaux de couture pour une association et on revend… chez moi, j’ai 150 pochettes en tissus… et la dentelle, ça vous intéresse | je ne finis jamais mes bouteilles de parfum, mais je crois que c’était du Miss Dior | bien contracter la ceinture abdominale, ne pas creuser le dos…
3/ Le dimanche, un temps à part
Dès le lever, tout allait plus lentement, nulle obligation de courir à la salle de bain, de se lever même pour avaler une tartine de beurre et un bol de café au lait les yeux encore fermés. Pas même l’injonction de s’habiller. Le dimanche, jour de relâche rythmé par son propre temps, un temps unique sans horloge, sans métronome. Sans être livré à soi, nous étions libres, mais il fallait respecter le sommeil de l’autre ou son espace, le dimanche était un jour de délicieux flottements. La frénésie de la semaine se rappelait à nous vers 17 ou 18 heures lorsqu’il fallait se pencher sur les devoirs à rendre, les leçons à apprendre. Avant cet ultimatum, nos vivions dans un monde à part. Les dimanches d’enfance sont une île à soi où l’on n’accoste jamais plus.
4/ de soi-même et d’écrire
Attraper la langue par le mot juste,
tenir le fil et,
peu importe ce qu’on raconte,
ce sera vrai.
Extraits de Joséphine :
« Henri lui avait remis dans une enveloppe kraft, peu de temps après l’annonce sans faire de commentaire, le regard un peu bas, comme on rend quelque chose qu’on a gardé trop longtemps. Ils s’étaient rencontrés dans la rue comme deux étrangers.
(…)
Il regardait l’enveloppe posée sur le côté, il la rangea dans son porte-document. Il pensa que le nom de sa mère de naissance était quelque part dans un dossier administratif, qu’il y avait quelque part une femme, vivante ou morte, qui avait pensé à lui une fois, ou jamais, ou tous les jours. Quelque chose était en train de monter, pas tout à fait de la colère, pas du chagrin non plus, quelque chose de plus ancien et de plus physique, comme une nausée, logée juste sous le sternum. Il referma le dossier Ferrand.
(…)
Il ne savait pas s’il se sentait plus léger. Il avait posté le dossier pour retrouver ses parents biologiques et reçu un morceau de papier en échange. Il avait mis en mouvement quelque chose qui aboutirait dans deux ans, peut-être davantage, peut-être jamais. Ce n’était pas de la légèreté. Ce n’était pas du soulagement non plus. Il écrasa sa cigarette avant de descendre dans le métro.
Sur le quai, il y avait un homme assis à l’écart. Il était difficile de lui donner un âge. Il avait les cheveux hirsutes et portait un manteau charbonneux. Il fixait le tunnel, gueule béante et sombre, à sa gauche, comme s’il allait en sortir autre chose qu’une rame de métro. Puis, le train était arrivé dans un souffle d’air chaud. Elias était monté sans noter si l’homme montait aussi.
(…)
Un apprenti, gamin de dix-neuf ans, peut-être vingt, avait poussé son chariot vers la camionnette, Les Fleurs de Joséphine, le logo sur le flanc, les lettres peintes en vert. Le jeune homme chargeait sans se plaindre du froid ni du poids des caisses. Elle l’avait observé manœuvrer les mains dans les poches. Ses mains à elle, des mains de fleuriste aux ongles souvent bordés de noir malgré le lavage, ses doigts à la peau épaissie par les innombrables manipulations de tiges et d’épines. Des mains de travailleuse.
Michel l’attendait dans la camionnette. De loin, elle avait vu sa tête appuyée contre la vitre. Quand elle avait ouvert la portière, il avait tourné la tête, il avait un sourire flottant et chaud. Elle avait posé son sac. Elle avait senti l’odeur discrète que celle du café du thermos sur les genoux de son mari ne masquait pas entièrement.
(…)
La commande de mariage était pour le vingt-huit décembre. Une folie, décembre, les familles qui voulaient profiter des fêtes, les prix qui s’envolaient. Joséphine avait prévenu la mariée, une jeune femme aux ongles trop longs qui avait dit je veux que ce soit féerique sans préciser davantage.
Les pivoines, elle les avait commandées spécialement. Des Sarah Bernhardt, importées du Chili à cette période de l’année — en décembre la pivoine française n’existait plus, il fallait aller la chercher à l’autre bout du monde et le payer. Des fleurs aux pétales crème un peu rosés, avec un cœur dense, la fleur la plus généreuse qui soit. Elles coûtaient une fortune et valaient chaque centime. Pour le reste de la composition, elle avait choisi des amaryllis blanches pour leur hauteur, des branches d’eucalyptus pour le feuillage, quelques tiges d’hellébores pâles.
Elle travaillait debout, comme toujours. Le comptoir à la bonne hauteur, les tiges dans l’eau, les outils à portée de main. La radio diffusait quelque chose de doux qu’elle n’écoutait pas vraiment.
À l’autre bout de la boutique, Michel montait la décoration de Noël. Elle le voyait de profil, juché sur l’escabeau, sur le sol, les boules dans leurs cartons en papier de soie, ce soin particulier qu’il mettait à les accrocher une par une. Michel bâclait les factures, perdait les bons de livraison, oubliait les rendez-vous. Mais les boules de Noël, il les accrochait comme si ça comptait. Et quand la vitrine était finie, il sortait son téléphone, toujours le même geste, un peu solennel, et prenait deux ou trois photos. Chaque saison, chaque changement de décoration. Il avait des centaines de photos de cette vitrine. Joséphine ne les regardait jamais. »
5/ à la cantonade
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Qu’est-ce qu’on trimballe sans le savoir ?
Qu’est-ce qu’on porte sur nos épaules ?
Dans nos cellules ?
Quel message caché dans notre ADN ?
Qui décryptera le code ?
Est-ce que quelqu’un saura le lire ?
Lire ? Des mots ? Des maux ?
Des maux insoupçonnés
Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Reste-t-il quelques débris du chemin parcouru sous la chaussure ?
Regarder la semelle et se souvenir ?
Des bons moments ?
Des mauvais moments ?
Des anecdotes ?
De quoi se rappelle-t-on lorsqu’on lit sous sa semelle ?
Y trouve-t-on des chemins oubliés ?
Remonte-t-il des surprises ? Des étonnements ?
Je viens de découvrir vos textes, très fluides et agréabkes à lire. Merci.
L’histoire de Joséphine est-elle un projet de roman?
Merci Elisabeth pour votre lecture. Oui Joséphine est un roman en cours d’écriture. Raison pour laquelle, je n’ai pas été très assidue cet été. 🙂
merci d’avoir été là cependant, Khedidja… en attendant Joséphine !
Je suis toujours le TL de plus ou moins loin. Et voilà un petit pdf en sus.