
1 – le monde et je
Je suis si contrastée que je ne peux jamais me voir toute en entier
2 – à l’impersonnel
Mon téléphone est moderne, il m’écrit ce que les gens me disent quand je n’ai pas répondu, il écrit leurs paroles déposées oralement sur la messagerie. Parfois quelques erreurs, des mots qui se ressemblent, des sonorités proches, mais globalement correct, on comprend le message, le sens de ce message, le pourquoi de l’appel. Le téléphone écrit tout, tous les sons traduits avec les mots ou bien les transcriptions écrites des onomatopées qui paraissent les plus proches, les euh, les et ben, les abréviations de nos hésitations. C’est comme le dictaphone que j’utilise parfois pour ne pas perdre une idée ou quand les mains sont prises, bloquées par autre chose, une sorte de dictaphone qui choisirait tout seul pour la ponctuation, ne ferait pas de mise en page et ne ferait que du direct sans correction possible du texte une fois dicté, sans relecture possible par qui envoie le message. C’est du parlé-écrit, au présent de l’impersonnel et du lu-écouté, un peu comme de la voix qui passerait par les yeux. Mais le téléphone quand même, respecte les conventions, s’il oublie la relecture, il commence toujours par ouvrir les guillemets, sans oublier, bien sûr, de les fermer à la fin.
3 – les scolytes
Il fait comme si ses feuilles allaient repousser, comme s’il attendait juste un peu moins de chaleur et juste un peu plus d’eau, il fait comme si tout ça n’était pas vraiment grave comme si rester debout, vertical, bien planté, les racines dans la terre et le toupet vers le ciel faisait de vous un arbre, il fait un peu comme si dire le bois ou bien l’arbre, c’était presque pareil, qu’on pouvait échanger, mettre un mot ou bien l’autre, des synonymes parfaits, il fait comme si tout ça c’était juste la saison et qu’il lui suffisait d’attendre quelques mois et la saison suivante ou le printemps suivant pour redevenir vivant, il fait comme si les bêtes sous son écorce l’avaient simplement chatouillé, comme si elles n’avaient pas construit tant de galeries qu’elles avaient tout détruit, tout ruiné de ses réseaux à lui, ses réseaux pour sa sève, les réseaux pour son sang, alors il fait comme si, il accueille les oiseaux mais leurs pattes se posent sur des squelettes de branches qui ne ressentent plus rien, ni pression ni chaleur, il laisse même les pics venir construire leur loge au milieu de son tronc et jusqu’au plus profond, il fait un peu comme si malgré eux, malgré tous, ses feuilles allaient repousser
4 – décrire d’écrire
Se regarder écrire, pratique délicate. Manquent deux yeux et une main, peut-être un corps en entier et puis bien sur la tête qui ne contient qu’une seule place. Écrire ou se regarder écrire, écrire et se regarder écrire. Difficile de rester d’une vraie neutralité sans jamais rajouter ni de ci ni de ça, admettre une fois pour toutes, le miroir déformant et essayer, au mieux de déformer dans l’autre sens avant de décrire l’écrire qui va encore doubler, voire élever au carré les défauts de l’écrire puisqu’on écrit deux fois. Ou juste faire la liste de ce qui reste dans la tête quand on se regarde écrire, mais pourtant, bien l’impression testée juste à l’instant, que quand on écrit, toute la tête est à écrire, à faire bouger les doigts, à relire, traquer la faute de frappe. Les yeux sont occupés, accaparés, restent les oreilles et le nez qui s’occupent sans le savoir de ce qui se passe dehors, les oiseaux, les autos, le vent qui tourne et nous apporte l’odeur forte des moutons. Pour se regarder écrire, peut-être rajouter du temps et puis se contenter des souvenirs d’écrire, voir ce qui reste à la fin de fatigue et de crampe, doigts et poignet qui craquent, le dos à déplier, cou tordu de trop temps passé sur un passage, un mot qui reste là, un rocher émergé avec l’eau tout autour, ou le plaisir d’une phrase qui vous arrive toute faite et qui vous fond dans la bouche comme un bout de chocolat, ou ce passage qui coince et qu’on retrouve isolé entre deux lignes sautées pour ne pas oublier de venir le revoir, le changer, le réécrire. Se regarder réécrire, ne sera jamais vraiment quelque chose d’objectif, on y mélangera aussi beaucoup de temps, de l’humeur, du ressenti, de l’appréciation, de savoir si le texte nous plait ou ne nous plait pas, mais pas seulement à nous, aussi à qui lira. Dire l’invisible d’écrire, ça reste encore écrire, cascade d’infinis, d’écrire jusqu’en écrire. Écrire d’écrire c’est encore écrire, finalement
5 – la poésie
C’est la fin de la fête, la musique est moins forte, elle ne joue plus que des choses lentes et tranquilles, des rythmes de berceuse à un volume d’enfant. Les bénévoles de l’organisation aident les gens à se lever, les poussent doucement dans le dos ces gens qui trainent là, qui veulent finir leur verre, qui veulent encore un peu de lumière, de chaleur, un peu d’autres êtres humains. L’un d’eux se lève doucement, personne ne le salue, il quitte le banc où il était seul, part vers le village qui n’est plus éclairé à cette heure tardive, il quitte le champ qui demain, après un bon nettoyage, redeviendra un champ. Il s’engage entre les deux lignes de pommiers, se rapproche d’une des lignes, se rapproche de l’autre ligne, il s’appuie à un arbre, butte sur un caillou, son rythme est saccadé, il marche comme on rampe, traine ses bras derrière lui, il a trop lu Baudelaire et surtout la préface dans le Spleen de Paris
Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.