# L’art de la fiction 01 – A en perdre les pédales #

Au loin, par-delà la rambarde en pierre ajourée qui circonscrit mon jardin, un rond-point. Je n’entends plus le tournis incessant des voitures, les éructations de motos, les jingles affolés des camions de pompiers, auxquels s’ajoutent régulièrement les crissements métalliques de trains. Je résiste aux aboiements, aux moustiques qui tournent autour de mes pieds et aux accoudoirs de mon fauteuil plastique, brûlants du soleil de la matinée. Entre deux pages de lecture, mon regard glisse sur quelques toits de maison en tuile rouge situés en contre bas, puis sur nombres de feuillages qui descendent en espalier pour se noyer en bout de colline, non loin de la gare, dans les reflets de l’eau du petit port. Bientôt j’entendrai les dix coups de cloche de l’église et depuis cette rentrée des classes – la Marseillaise – entonnée tous les vendredis à la récréation de dix heures, par des voix d’enfants. J’enfourche mon vélo électrique………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..Mon vélo électrique me propulse ; pied sur les pédales et casque sur la tête, je roule ; mes lunettes s’assombrissent au soleil – j’en ai fait l’acquisition précisément pour cela. Dans mon sac à dos, mes papiers et mon porte-monnaie, mon éventail et mon livre. Mes courses iront dans les sacoches. Je connais le chemin par cœur, je sais quand il faut me hisser au-dessus de la selle pour franchir sans brusquerie les trous du bitume, ou me rassoir pour m’enivrer des déclivités ; j’anticipe les tournants et les remontées brutales. Mon vélo file ; la vitesse gonfle la voilure de ma robe ; mes bretelles tombent de mes épaules bronzées. Je me réjouis d’une telle légèreté ………………………………… ……. … …………………… …………………… ………………………………………………………………………………… Mon vélo file ; je dépasse le port ; j’arrive sur le pont qui surplombe le chemin de fer. Dessous mon casque, j’entends imperceptiblement les cris des mouettes prêtes à s’emparer des restes du marché ; je me réjouis à l’avance des courbures de ma langue pour retenir les coulures du sorbet framboise que je m’offrirai avant de rentrer chez moi. Je roule. Mon vélo se faufile, progresse vers l’agitation du marché et des piétons qui anesthésiés ne comptent plus les jours de canicule, marchent au ralenti espérant l’air frais d’une clim de boutique, ou des jets de gouttelettes brumeuses …………………… …………………… …………………… …………………… …………………… …………………… …………………… ……………Dès l’abord du pont, au-dessus des rails du chemin de fer, j’aperçois des voitures stoppées en tous sens. Cette maudite chaleur met tout le monde dans un drôle d’état. Je dois freiner mon élan. Je dois contourner le grabuge, les portes laissées ouvertes, les grappes de piétons en sueur ; certains d’ailleurs semblent m’en vouloir sans que je comprenne pourquoi. Je n’en fais pas cas. Je réajuste mes bretelles de robe. J’ai chaud. Je veux arriver au plus vite au marché. Malgré le poids de mon vélo, je renonce à l’option électrique. Un pied au sol, l’échine courbée, je gravis la côte, brave la chaleur, les bruits sourds dessous mon casque ; j’avance. J’avance centimètre après centimètre, me contorsionne toujours plus. Avec la sueur collée derrière mes lunettes sombres, je perds la vue. Je pense au rose framboise de mon sorbet pour me donner du courage. J’avance, essoufflée, déconfite. …………… …………………… …………………… …………………… …………………… …………………… …… …………………… …………………… …………………… ……………………  …………………… …… J’avance, essoufflée, déconfite. A peine sortie du pont, une immense rumeur, un grondement de foule m’arrive, vibre sous mon casque, tant et si bien que je ne pense qu’à une chose, l’arracher. Je m’arrête net. Là, des piétons arrivent de toutes parts, une foule grossit à vue d’œil, s’agglutine autour de moi – m’encercle. D’une main, je m’agrippe à mon vélo, de l’autre je tiens mes lunettes. Et là, une foule se met à chanter, voulant m’emporter dans son flux. D’une seule et même voix, elle chante – chante à tue-tête – La Marseillaise …… Et dans la foulée, sans voir venir, un homme me pousse d’un coup d’un seul, et je tombe ventre à terre, avec mon vélo que je ne tenais que d’une main……………………. …………………………Je sens la chaleur du soleil sur mes jambes nues, ma robe remontée jusqu’à la taille, j’ai honte…………………je veux me relever………………… …………. Une douleur au pied m’arrache un cri …………… ……………………. ……………. L’homme en profite et s’empare de mon sac à dos, je ne vois plus rien, j’ai du mal à respirer ……………………  …… j’entends un mauvais rire ……… puis les cloches de l’église – onze heure ou déjà midi ? …………………… …………………… …………………… ………… ; au sol, les pédales de ma bicyclette roulent dans le vide. Je pense à mon livre qu’il me faudra racheter pour le terminer et à ma carte bleue à laquelle je devrai faire opposition ……………………… …………………………    Où sont mes lunettes ? Il fait chaud. ……………………………………………………………………………………………………  ……………………………………………………………………………………………………………………………… Je grelotte.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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