#chroniques #9 #10 | roses sauvages

Roses sauvages. Je pensais à la simplicité des roses sauvages, à leur corolle de quatre ou cinq pétales tranquillement disposés autour d’un noyau d’étamines jaunes. Je pensais à la fraîcheur des roses sauvages épanouies en buissons dans une pente. Je pensais au cœur ouvert des roses sauvages, exposé au butinage vorace, aux pluies drues de la fin d’été. Et je pensais que si les roses que j’avais photographiées dans le jardin de Candes n’étaient pas sauvages elles avaient quelque chose d’irréductible qui les rapprochait des fleurs sauvages. À l’inverse des trois jardiniers qui peignaient des roses en rouge pour satisfaire leur Reine cruelle, j’avais retiré de leur chair la couleur exubérante de leurs pétales. Le noir et blanc des photos soulignait mieux la disposition de leurs plis, l’enfouissement secret de leur cœur. Avec cette décoloration il me semblait qu’on prêtait plus attention à l’enroulement des pétales, à l’amorce des flétrissures, à la sophistication naturelle des roses.

Approfondissement des heures. Il était certain qu’il y avait matière à fouiller dans la profondeur des heures. Il fallait juste se mettre à creuser avec le sérieux d’un biologiste muni d’un microscope. La matière se démultipliait alors en milliers de particules invisibles à nos yeux seulement humains. Là, peut-être le temps aussi se déplierait, on écouterait l’égrénement des secondes-battements de cœur. Mais avec quel instrument plonger entre deux pulsations ? D’abord l’attention, l’écoute patiente pour me glisser dans les fractions du temps sans crainte de tomber dans une faille. Je saurais peut-être aussi entre deux mots entendre le silence et toutes les voix chuchotées ou tues qui le tapissent. Je me risquerais à ce ralentissement en tentant la dangereuse aventure d’écrire avec les mots et leurs interstices. Pressentant que guetter les voix tues ou disparues est une chose, mais percevoir le vide entre les mots donne un autre vertige. Puis une autre heure résonnerait.

Jasmin. Tristesse des jasmins, leur odeur d’encens. Ton visage marquait autant l’incrédulité que la douleur. Nous étions choquées par la nouvelle. Son sourire traversait et retraversait sans cesse nos esprits. Son grand sourire incompatible avec la mort. Après le déjeuner nous avons marché le long de l’ancienne voie ferrée de la petite ceinture. Le soleil brûlait. On avançait contre un muret dont l’ombre étroite ne nous protégeait pas. Après t’avoir quittée, je suis entrée dans le Square Charles Péguy. J’ai regardé les catalpas en fleurs près de l’aire des jeux d’enfants. En grimpant sur les gradins en demi-cercle, j’ai observé deux immeubles qui émergent de la verdure, façade crème contre façade brique, les angles coupés de leurs fenêtres, une impression art déco dans l’assemblage des volumes sous le bleu implacable du ciel. Il y avait quelque chose d’irréel dans ce jardin où je ne connaissais pas. J’en ai fait plusieurs fois le tour. Comme pour épuiser ma peine. Sur la plus haute terrasse, à l’ombre de grands arbres, une odeur lourde m’a assaillie. Je me suis approchée des buissons de jasmins grimpant sur un grillage pour respirer le parfum âcre et doux de leurs petites fleurs blanches.

Le miracle des feuilles. J’ai connu moi aussi le miracle des feuilles. Et je n’aurai jamais assez d’amour ni de reconnaissance pour les arbres, pour leurs feuillages bruissants, pour le vent l’été dans les peupliers. J’avais écrit ici même sur cette plate-forme Tiers Livre Miracle des feuilles. En le relisant aujourd’hui j’éprouve toujours cette glaciation d’enfance, ce froid où se fige le geste d’écrire, les paroles gelées qui envahissent la tête, l’hébétude et les errances plus tard. Il s’agit véritablement d’un miracle quand on ne sait pas ce qui a pu se passer pour que le sang de la vie recommence à battre. Le miracle s’est produit et on le constate en regardant le frémissement des feuilles. En relisant ce texte aujourd’hui je me demande si je pourrais  remplacer il par elle et elle par je. Mais je ne le ferai pas, je préfère garder tel qu’il est ce personnage, ce jeune homme éphémère qui essaie de traverser mes entraves.

A propos de Muriel Boussarie

Je travaille sur un chantier d’écriture au long cours et j’espère avoir assez de souffle pour le mener à terme. L’intuition de ce projet a surgi ici, dans un atelier du Tiers Livre. Il était question de se perdre dans la ville. Comme je ne voulais pas suivre une piste trop autobiographique, j’ai délocalisé l’errance en la situant dans la ville de K., un avatar de Hong Kong qui m’avait tant fascinée. Alors un personnage, un homme, Tu, toujours interpellé, est immédiatement apparu dans une rue de K. où il s’était égaré. Malgré cette entrée en matière – très forte pour moi – je n’ai pas pensé au départ écrire une histoire, encore moins un livre. Mais je voulais écrire, rêver un univers, celui de K. Quelques textes ont ainsi vu le jour sur mon blog. Puis lors d’un nouvel atelier de François Bon, un fil d’histoire plus précis s’est ébauché : le départ de Tu et L. vers les îles pour fuir la dictature qui sévit à K. À ce moment-là s’est déclenché un grand désir de narration. Beaucoup de choses se sont précisées au fil de l’écriture, bien des personnages sont apparus… Et régulièrement j’utilise des consignes de l’atelier comme pistes pour développer mon récit.

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