arts de la fiction #01| j’habite dans un appartement qui n’est plus le mien

J’habite un appartement qui n’est plus le mien ; vide, débarrassé de tout meuble, dans l’état de l’état des lieues que j’ai signé il y a très longtemps, mon matelas est posé au sol dans le salon, les portes-fenêtres sont ouvertes sur le balcon aux balustrades en forme de fleur de chardon, des roses trémières dans les jardinières n’arrêtent pas de grimper, continuant leurs lévitation vers le ciel, je sors dehors, c’est la fin du jour, les toits en rotonde, en chapeau, en enfilade, les coursives, les échelles en zinc en ombre chinoise, dans un ciel qui s’étire et rosit, la chouette de la Bibliothèque Nationale à l’angle de la rue. Je m’étonne de la proximité des bâtiments d’en face, je peux les toucher, la rue qui nous sépare a disparue, la bibliothèque flotte contre la balustrade, dans le lapot luisant du soir, des bouts d’amarrage ont été tendus entre les deux bâtiments, accouplés, je glisse vite des défenses pour éviter les frottements afin que la pierre ne s’effrite pas flanc à flanc. Le balcon devient une ligne de flottaison, je sens un léger roulis et je fais des ajustements de poids pour trouver mon équilibre. Mon pied passe à travers les barreaux pour repousser l’immeuble voisin, envahissant, collant, je me demande comment je vais faire pour sortir de l’immeuble.…..

Je suis sur le pont du balcon. Tout irait bien s’il n’y avait des personnes surgissant régulièrement pour enjamber le bastingage, je ne veux pas qu’ils passent sur le pont mais je n’arrive pas à voir leur visage en contre jour, des points d’interrogation, je pourrai traverser leur visage, sans aucune gêne, ils passent devant moi, emruntent le salon en marchant sur ma paillasse, remontent le couloir pour sortir par la porte d’entrée sans cesser de discuter bruyamment, ils parlent une langue étrangère dont je n’arrive pas identifier la provenance, quelques mots résonnent plus que d’autres comme les ondes d’un gong, je les intime à faire moins de bruit et de passer plutôt par l’escalier sans déclencher l’ascenseur , sinon on va venir me chercher et découvrir ma planque, ils n’entendent rien, m’ignorent, et l’ascenseur ronronne en continue pour venir hoqueter bruyamment à l’étage. Je crains que la concierge monte pour venir m’arrêter, à chaque fois que le moteur de l’ascenseur se remet en marche, je frissonne, dans ma poche, je pèse le poids des clés que je n’ai pas rendues. Madame Martinez est descendue de l’ascenseur, j’entend le battant des portes qui claquents, son pas, sa respiration, elle sonne longuement puis glisse en soupirant des lettres de relance sous la porte, je ne les ramasse pas, elles s’accumulent, je retourne me coucher…..

J’ai beaucoup dormi, le ciel reste toujours un peu clair malgré la nuit, je cherche à reprendre le train du sommeil, je tire les rideaux qui sont constitués de draps rapiécés laissant passer la clarté jaune de l’éclairage urbain. L’immeuble d’en face, le vaisseau n’est plus là, il a profité de la marée pour partir. Je retourne me coucher satisfaite d’un problème résolu, je me rendors avec difficulté, en me retournant sans cesse essayant de nouvelles positions, m’entortillant dans mon sac sarcophage. J’entends des pas et ne bouge plus d’un plis. Dans l’ange du salon, un escalier en colimaçon avec une rampe en corde qui monte à l’étage supérieure, des souliers à talons déviés, les jambes maigres et les froufrous d’une robe en organdi, les cheveux jaunies, le rouge à lèvre qui déborde, Blanche Dubois, la voisine du dessus, descend souveraine . Quelle âge peut donc t’elle avoir ? Les années n’ont pas entamées sa colère, elle me demande de cesser de faire du bruit avec mes pas d’éléphants, c’est infernal cette taule, elle s’en va en en parler au syndic, La Tortue, pour voir si c’est bien normal sans compter tout ce va et vient, tous ces hommes qui passent, une sainte nitouche qui travaille pour Madame Claude, je l’amadoue avec un billet qu’elle attrape goulûment et s’en va parier, aujourd’hui c’est à Vincennes….

A propos de Hélène Boivin

Après avoir écrit des textes au kilomètre dans un bureau, j'ai écrit des textes pour des marionnettes à gaine et en papier. Depuis j'anime des ateliers d'écriture dans des centres sociaux et au collège. J'entretiens de manière régulière ma pratique auprès du Tiers-livre.

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