#40jours #17 | silence, elle chute

on dit que je suis tombée. on parle d’accident triste. tragique par accident. on plaint mère et père, me perdre si jeune. que sait-on de ma rage assujettie. on écarte la violence de mon corps au sol, corps explosé sur l’asphalte. on dit que je suis tombée du balcon, en accrochant le linge, j’aurais basculé. on ne croit pas à l’histoire, mais on la raconte. on m’inflige une autre mort, ma mort comme ma vie me sont imposées. J’ai abandonné ma vie, faut-il leur laisser ma mort ?

visage grisâtre, comme pris par la couleur asphalte du sol. depuis la mort de sa sœur, cette peau-là. pierreuse sans larmes. elle tient la boutique désormais, ça remplit ses journées, puisqu’il faut que journées passent. vivre ce serait ça, éviter l’accident. elle a entendu ses parents douter : elle ne saura pas vendre mais il faut l’occuper. quand une cliente arrive, elle sourit comme on ouvre une porte, se touche la main pour accrocher la présence. le reste des heures, seule comme vent sans voix, paupières arrêtées d’absence. quel regret en gorge.

tu as failli fermer le ciel sur nous. je n’ai pas inventé l’accident, ton geste, je n’y ai pas cru. ton corps par terre, indécence de morceaux étalée devant leurs yeux publics. tu ne t’es pas jetée comme plongent les enfants au cœur confiant. ton corps projectile. je ne te laisserai pas détruire notre honneur. tombée du balcon. j’ai renoncé à tout pour vous élever et toi tu tombes. mère, je ne suis personne sans mes enfants. il n’y aura pas d’autres accidents. je nous sauve, nos vies immobiles désormais.

A propos de Gracia Bejjani

Je suis née à Beyrouth. À vingt ans à peine, j’ai quitté famille, amis et pays. Quitté pour une autre vie, une autre langue, un autre possible. J’écris en français avec l’arabe en moi, ce corps d’avant les mots. J’écris depuis l’intérieur des choses, des espaces, des êtres. Mon roman "Sobhiyé – Corps de femmes" a paru aux Accro Éditions en 2026, précédé du recueil "J’ai appris à parler sur tes lèvres" (La Kainfristanaise, 2024). Mes textes circulent également en revues et anthologies. graciabejjani.fr youtube.com/@graciabejjani

6 commentaires à propos de “#40jours #17 | silence, elle chute”

  1.  » depuis la mort de sa sœur, cette peau-là.[…] on écarte la violence de mon corps au sol, corps explosé sur l’asphalte. on dit que je suis tombée du balcon, en accrochant le linge, j’aurais basculé »

    « quand une cliente arrive, elle sourit comme on ouvre une porte, se touche la main pour accrocher la présence ».

     » je ne te laisserai pas détruire notre honneur. tombée du balcon. j’ai renoncé à tout pour vous élever et toi tu tombes. mère, je ne suis personne sans mes enfants. »

    Trois stèles gravées à propos d’un déni. Est-ce que la contrainte ne durçit pas davantage le granit fissuré des souvenirs ? J’aime vous lire Gracia.