autobiographies #06 | à bord du temps

Il fait chaud dans ce compartiment, on est enfin partis mais il fait chaud, il pleuvait à la gare de Lyon et c’est comme si cette pluie s’était infiltrée dans le compartiment bien rempli, toutes les couchettes seront occupées, visiblement, dans ce petit espace se tenir debout pour commencer, le temps de reconnaître sa place, de s’occuper de la valise, d’enlever imperméable ou anoraks, on finit par s’asseoir sur la banquette mouillée, on fait tous à peu près la même chose, arrivés en s’égrenant, certains déjà assis mais on ne les regarde pas, on ne se regarde pas encore ou furtivement, celui-là a-t-il une tête à ronfler, l’idée traverse la caboche, et l’autre, à vous assassiner, ou mieux, à vous violer, pour l’instant, non, franchement, il fait chaud et les vitres dégoulinent, il fait noir aussi depuis longtemps, l’hiver la nuit commence dès cinq heures, mais chacun a l’air étonné quand le train s’ébranle, juste l’arrivée précipitée de gens qui couraient sur le quai, pouvait faire prendre conscience que bientôt le départ, le quai où les parents ne nous ont pas accompagnés, on est assez grands, on part au ski, c’est supposé être joyeux, oui ça commence par le train, et de nuit, tout est là, l’aventure commence là, dormir en situation haute, tout là-haut, enviable pour la veilleuse indépendante dont on dispose, pour lire les premières pages du polar qu’on s’est acheté, qu’on a sorti de la bibliothèque, ou terminer un roman qui nous accroche, ses derniers chapitres, le temps de trouver le sommeil, ou, mieux, de rêver-rêvasser, à qu’est-ce qu’on quitte là, les derniers cours au lycée si longs, si ennuyeux, cette débâcle encore du carnet, éternellement mauvais, éternellement à se faire pardonner des parents, il y a encore deux trimestres pour remonter, cette fatalité à avoir à supporter l’épreuve du carnet, des mauvaises notes, des mauvaises appréciations qui disent qu’on est nul, jugements sur soi, de soi, qui vous poursuivent, on ne sait pas encore qui poursuivront bien longtemps après, rêver aussi de cette nuit où on est suspendu -comme dans cette jeunesse qui est notre situation : on est nés hier et en chemin aujourd’hui pour ? on ne sait pas, charme et angoisse- là dans ce train on est partis, mais, plus agréable, si on n’est pas encore sur les lieux, on y va, et on a un moment pour y penser, à se délecter, à se percher hors sol, hors temps, hors maison, autant dire nulle part, flottant, la fatigue et l’énervement rattrapant, sensation délicieuse de s’abandonner, le cœur battant mais délivré un moment de toute nécessité d’agir, avant que l’activité ne reprenne : préparer sa nuit, préparer sa couchette, comme on fait son lit on se couche, non, cela, on n’y pense pas encore, déplier ensemble, puis étendre chacun le drap sncf tout neuf qui glisse qui glissera, sans nous on se le souhaite, mettre sous l’oreiller le sac plein de papiers précieux, d’argent, tout ce qui est objet de vol pendant notre sommeil,  coincer la couverture pour qu’elle ne pende sur le dormeur du dessous, et s’allonger, si possible, de tout son long d’abord – avant de se replier en chien de fusil : le besoin de se recroqueviller, le froid – mais là on est déplié, on se met à l’envers sur le ventre les grands ouverts sur la vitre dont on écarte assez le rideau pour voir ce qui se passe dans la nuit dans la pluie, le vent gifle la fenêtre, happer les sonneries de passage à niveau que provoquent notre train, musique qui s’éloigne en changeant de ton, sur les routes -quand elles sont parallèles, qui va plus vite, des voitures ou du train ?- attraper les lumières des phares, des réverbères, dans les maisons les immeubles, les lumières encore allumées -en pensant au nombre de polars inspirés par ces visions fugitives, ces mondes croisés en quelques secondes, instant exact des révélations essentielles -qu’est-ce qui se passe dehors qu’on est n’est pas censé voir, quand on ferme les yeux ou qu’on a un rideau fermé, qu’est-ce qui se passe quand on n’est pas là, qu’on puisse arracher de la nuit et emporter dans la nôtre, qu’on puisse écouter le battement du train, ses freins, son souffle comme d’un buffle après qu’il s’est immobilisé entre deux gares, arrêt qui ne devrait pas exister, le silence étonnant qui suit, arrêt qui ne devrait pas exister -en fait il attend que ce soit l’heure d’arriver-  et finit par repartir lentement, sûrement, de plus en plus vite jusqu’à un rythme de croisière, balancés doucement que nous sommes dans ce grand berceau, quand ce n’est pas ballottés un peu plus brusquement sur d’autres tronçons dans des virages, toujours il y a un grand timonier (enfin…) qui veille sur nous, le train sait ce qu’il fait, il roule dans la campagne, entre les montagnes bientôt, il siffle, il file, tel un grand corps qui nous débarrasse de la  responsabilité du nôtre, plusieurs nous sommes dans ce grand corps, les uns en veille comme moi, les autres qui s’abandonnent dans un ailleurs, pas mal non plus, moi je suis contente d’être là, enfin presque, l’assoupissement finit par venir, jusqu’à l’arrêt définitif où, groggy, dans un drôle d’état, passée par un sommeil court et tardif, c’est de ta faute, tu as voulu profiter, rassemblant en tremblant les affaires, le rideau remonté t’offre alors l’émerveillement de tout ce blanc qui saute aux yeux, de ce soleil étendu sur la grande blancheur, et tu vois, tous ourlés de ce voile de neige, bordures des routes, toits et rebords de fenêtres, cette neige qui brille et crisse, glace et brûle, donne soif, étourdit et aiguise les sens

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