anthologie #26 | comme aveugle.

Même si je le voulais, je ne pourrais. Je ne trouve pas ma voix, je l’entends par instants comme ombre dans mes poumons. Je l’entends dans mes oreilles, arrêtée. Ce n’est pas une voix intérieure, je ne me parle pas. Je m’apprête à vous parler, j’entends ma voix s’arrêter à un endroit. Même si le voulais, je ne pourrai vous répondre. Vous parlez à côté comme en présence d’un enfant, oubliant qu’il entend et comprend comme il peut. Vous parlez comme si je n’étais pas avec vous, et vous autour de mon lit. Je fais claquer mes dents pour m’entendre me taire, pour m’entendre vous écouter. Je bouge la langue, ne pas perdre l’attention. Souvent je vous égare, vos voix se superposent ; je vous écoute ne pas vous écouter, je vous écoute pour démêler vos voix, vous reconnaître. Je ne cherche plus à comprendre. Vos conversations comme fils tendus vers vos prénoms. Enfants, petits enfants. Qui a ces intonations irrégulières ; quel timbre traverse à peine, échappe éphémère ; quel souffle m’étreint à chaque levée. Je vous cherche ; comme aveugle tâtonne, je touche vos voix. Vous attendez la mienne, je vous entends attendre mes réponses éraillées, ma voix apnée et craquements. Si je me racle la gorge, vous vous arrêtez dans l’attente de quelle phrase. Sourire serait ma nouvelle voix ; vous êtes rassurés, je sais encore sourire.

A propos de Gracia Bejjani

Je suis née à Beyrouth. À vingt ans à peine, j’ai quitté famille, amis et pays. Quitté pour une autre vie, une autre langue, un autre possible. J’écris en français avec l’arabe en moi, ce corps d’avant les mots. J’écris depuis l’intérieur des choses, des espaces, des êtres. Mon roman "Sobhiyé – Corps de femmes" a paru aux Accro Éditions en 2026, précédé du recueil "J’ai appris à parler sur tes lèvres" (La Kainfristanaise, 2024). Mes textes circulent également en revues et anthologies. graciabejjani.fr youtube.com/@graciabejjani

6 commentaires à propos de “anthologie #26 | comme aveugle.”

  1. « comme aveugle tâtonne, je touche vos voix. »
    ton texte est infiniment évocateur, chacun peut reconstituer sa propre scène en espérant que le personnage sache encore sourire
    (pas eu le temps encore de te visiter jusque là, chère Gracia, mais voilà, ce matin… ce petit écho vers toi…)

  2. C’est vraiment émouvant, l’intelligence et la sensibilité de restituer ce que peux ressentir quelqu’un quelqu’une privé de voix, de sa voix et ce texte si personnel me touche beaucoup, il rencontre de l’universel. Merci

    • merci isabelle c’est ton retour qui m’émeut, je suis aussi tellement touchée par « ce texte si personnel…rencontre de l’universel. », immense merci

  3. Très émouvant ce renversement de narrateur, de point de vue. Et laisser entendre cette voix muette, cette voix sourire. Merci Gracia.