autobiographies #09 | où l’on pourrait poursuivre indéfiniment

Quelques chaises dans un tout petit espace, salle d’attente destinée à un seul patient, quelques magazines soigneusement rangés sur une table basse. Il n’y a personne. On passe la porte, le sol est à carrelage ouvragé avec des rosaces, une jeune femme les contemple en silence, avec application, en face d’elle un grand bureau quasiment vide, un homme est assis dans un fauteuil à demi tourné, ils ne lèvent même pas la tête. Obscurité profonde. C’est un tunnel. Il s’ouvre sur une sorte d’antre où la lumière filtre à peine par la paroi, orangée, un enfant y est lové, tranquille, c’est son refuge. On passe. La lumière éblouit d’un coup, la baie vitrée s’ouvre en grand, on est au bord de tomber dans la vallée où la neige est semée partout, une femme est assise sur un lit, son téléphone à la main, un enfant s’avance vers elle en larmes, un collant de laine à la main, « Maman m’a dit de venir te voir », « – Je suis occupée » lui répond-t-elle. On traverse une cour à petits parterres de fleurs, on passe une porte vitrée à carreaux, un jeune homme est de dos, il joue sur un piano demi-queue, une adolescente est occupée à sortir de son étui un saxophone, on évite de marcher sur les piles de livres, on passe. Ici les instruments sont accrochés aux murs, une mandoline, un violon, une guitare sèche, au milieu du salon, un homme peint, la lumière vient éclairer son geste à travers les rideaux et les plantes vertes. Blancheur médicale. C’est un couloir qui s’ouvre sur une enfilade de chambres, toutes équipées pareillement, presque nues, des silhouettes rasent les murs en robe de chambre, au ralenti. On passe sans qu’elles s’en aperçoivent. L’obscurité de nouveau, par l’entrebâillement d’une épaisse porte en bois, deux chats dardent leur regard interrogateur, ça sent l’humidité, la moisissure, les crottes, à droite un tas de bois de chauffage empilé à la va-vite, c’est une ancienne porcherie, le sol de grosses pierres est équipé d’une rigole en son milieu, les fenêtres transpirent les toiles d’araignée et une vieille charrette décrépite dort dans un coin. On passe. Les chats s’égaillent. Une chambre de petite fille, elle joue à genoux sur le tapis, en culotte, autour d’elle des meubles miniatures, blancs et roses, sont installés en une scène. La lumière se prend dans ses longs cheveux. Elle se fait jaune-orangée en se reflétant sur les murs, où court une frise avec des petits indiens, une autre chambre d’enfants, deux lits à barreaux de chaque côté de la pièce, au centre dans un parc octogonal deux bébés assis sont comme en miroir, ne serait la couleur de leur pyjama. On saute par la fenêtre, on atterrit sur un sol à mosaïque bleue, à droite un lavabo et une cloison où s’alignent un lit et un bureau, les murs de peinture vert pastel sont écaillés, quelques affiches imprimées, quelques cartes postales, sur le bureau une télévision cathodique combinée lecteur VHS diffuse un match de football, France-Brésil, des étudiants, moustache et débardeur blanc sont assis sur le lit, la chaise, la petite table. Ça sent le café et les oignons frits, la transpiration aussi. Exultation. Derrière le mur, une jeune femme en sous-vêtements, porte-jarretelles et talons hauts, marche d’un pas mal assuré devant un homme plus âgé, bedonnant, dégarni, assis sur un canapé, il est habillé, les jambes écartées, les mains croisées devant lui, il lui intime « plus lentement… c’est bien ». On passe. Petite cour, lumière sale, qui tombe dans le carré entre les immeubles, trois personnes fument en rigolant autour d’une table vermoulue où déborde un cendrier, l’une penche la tête en arrière pour noyer le pan de ciel de sa fumée, par une des portes on entend le bruit des claviers et du téléphone qui sonne, des exclamations. On passe, dans l’obscurité d’un garage, une fillette est juchée sur une moto rouge, elle fait le bruit du moteur avec sa bouche et s’enfuit par la porte qui donne sur un jardin.

A propos de Hell Gosse

Un peu de sociologie de l'imaginaire, quelques années de journalisme à Montpellier, beaucoup de maternité. Une mise au vert en Lozère depuis peu pour avoir les yeux ouverts, le son du vent dans les feuilles, l'horizon qui affleure sur l'Aubrac. Venue ici par un heureux concours de circonstances. N'en reviens toujours pas de cette aventure qui se déploie.

2 commentaires à propos de “autobiographies #09 | où l’on pourrait poursuivre indéfiniment”

  1. Magnifique ton texte Hell, Hélène, très beau voyage dans tes images multiples et poétiques. J’aime particulièrement le “On passe” qui résonne si fort et en même temps comme un “au suivant”. On regarde, on s’imprègne mais on ne s’attarde pas. Superbe, merci !

    • Merci beaucoup Clarence. Touchée par ton commentaire, c’est toujours difficile de savoir si nos images procurent des émotions.