autobiographie #1 | Les Sapins

Onglée dulcinée / Aux poches de laine mousseuse / Mes mains rient sous cape E.C

Verticales

  1. Une ligne noire sur blanche. Le téléski interdit. Le téléski des Seigneurs. La pente si raide et le petit socle qui botte les fesses serrées sous la combinaison molletonnée. Vols obligés, légère comme une araignée microscopique à huit pattes, bâtons et skis dans le vide. Parfois, miraculeusement retombant sur la trace. Souvent, l’équilibre est perdu. À la grâce suspendue de l’envol succède un moment de far-ouest où la perche traîne son petit ballot de skieuse déglinguée sur quelques mètres sans qu’on reprendre le dessus, remonter en selle. Il faut alors trouver son chemin dans la forêt de sapins. On n’est pas la première à tomber là. 
  2. Un mur de sapins 1. Le nez collé à la vitre, la buée, les marques. Une ligne de pensées, rempart de petits pions surtout violet sombre et jaunes, suspendue au-dessus du vide. Le vide. Le mur de sapins. Tout à gauche, en mettant la joue contre la vitre, rond dans l’humide de la buée, le pont qui fait haut et peur. Le pont aux suicides, à moins que ce ne soit l’autre, qu’on ne voit pas de là, qui enjambe ailleurs une autre rivière. Le village est un îlot pris entre deux eaux. Les fenêtres de la salle à manger se découpent en dizaines de rectangles étroits et hauts. Elles sont toujours très propres. On vient aussi pour la vue. Un mur de sapins dont le haut se dérobe vers le lointain. La route perd son temps, mais on devine les sentiers qui coupent tout droit. Il y a une grosse ferme dans un de ces lents virages. On n’y voit jamais personne. Trop loin ? Abandonnée ?
  3. Une raide pente d’herbe ou de neige. Parfois des chevaux. Des boutons d’or. Quand la maîtresse dit : « Il y en a qui sentent la neige », la tête par là-bas. Il y a bien une route qui passe en bas, enfin, une route, un chemin goudronné assez large pour un corbillard jusqu’au cimetière juste à côté, et qui s’étrécit ensuite, mais ce n’est pas dangereux pour la luge. La pente ne commence pas à même la route. Il y a une petite esplanade où reprendre son souffle avant de remonter avec son sac poubelle. Hiver comme été comme ça, on glisse là avec vue sur le cimetière où c’est tout le contraire : surface immuable, mystère des profondeurs.

Horizontales

  1. Le torrent fait un creux sous les arbres, un disque clair et profond assez pour se tremper toute entière. C’est toujours glacé. Mais il y a les grosses pierres brûlantes ou simplement chaudes. Il faut marcher longtemps pour arriver là, longtemps pour les petites jambes. Descendre une route très pentue malgré les lacets, traverser l’étrange plaine couverte de plantes d’eau. La chienne ne réapparaît que par bonds une fois qu’elle part fureter là-dedans, c’est grâce à elle qu’on sait que c’est marécageux, qu’il ne faut pas y aller. C’est le fond du val. En son milieu passe la route toute plate dont on ne s’écarte pas. Sous la chaleur sans ombre, elle tangue comme un pont de lianes. Elle n’en finit pas. Passer un pont tout petit. Passer devant une porte qui hurle de chien. Remonter le long des installations en bois pourri de l’ancienne scierie. La roue à palettes tourne moitié dans l’eau, moitié dans l’air. Entrer dans la forêt. Remonter le torrent. Le flanc de la montagne s’éboule dedans. D’autres pierres chaudes apparaissent. 
  2. Pour le cimetière il a fallu remblayer, on le voit bien aux pentes alentour que ça n’est pas naturel tout ce plat. Un grand mur gris éléphant toujours attaqué par la pluie et le gel le délimite dans un carré qui tremble comme sur un dessin. Un porche toujours frais derrière des portes en bois qui ont l’air de tomber par terre en s’ouvrant. Dans le même ciment que le mur, un petit bassin profond avec un robinet nerveux qui amène l’eau glacée du ruisseau dehors. Pas d’arrosoirs, mais d’énormes bouteilles d’assouplissant. Parfois l’odeur tient. Et les étiquettes délavées : S… pline.

Codicille : J’appuie cette nouvelle exploration contre un projet au long cours d’écriture : l‘Amnésie de l’Enfance, déjà évoqué dans Écrire l’été IV.
Je voulais saisir des premiers souvenirs ceux qui ne m’avaient pas été racontés et serinés. Ceux qui n’ont ni film ni photographies. Ceux qui n’ont pas d’histoire, voilà comment je l’ai dit d’abord. En regardant mieux, je m’aperçois qu’ils n’ont pas d’anecdote, c’est différent, et pas non plus de mythologie (peut-être).
En les listant, d’autres reviennent de cette catégorie que je cherche à tenir à distance, ils y emmêlent leurs photographies et leurs expressions idiomatiques. Je décide de les conserver, mais en italique, pour marquer leur intrusion.
Je sais que ce chantier est illusoire.
Certains lieux, je les ai connus sur une trop longue durée pour être dupe de la primeur de leur souvenir. La cave de l’hôtel, par exemple, je l’ai côtoyée pendant vingt années. Mais puisqu’elle a avalé toutes les autres caves dans son odeur, je veux croire que c’est par l’ancienneté en moi de son gouffre.
Si la perception sensible des lieux, des objets est encore majoritaire dans la liste que j’essaie d’établir, une catégorie imprévue pointe son nez depuis peu : l’imaginaire sensoriel des expressions imagées que je ne comprenais pas. J’avais lancé une collecte de ce genre de malentendus dans l’enfance : [un gros jardin]. Mais le sens perçu à tort primait alors sur la sensation, qui restait cachée derrière. Il y a une de l’archéologie dans la conquête de l’amnésie de l’enfance.
Une chose m’importe ici davantage que ma mémoire, que ce que je tente d’en écrire, c’est d’inviter d’autres à réfléchir à ça avec moi : quelle histoire raconte-t-on quand on cesse de se raconter des histoires.


Il apparaît clairement que cette préface en forme de règle du jeu sera peut-être la seule chose à conserver.
Confusément, je sais également que ce chantier me mène quelque part. Quelque part en écriture.

  1. Je comprends seulement ce jour que le nom de la pension, hôtel restaurant, n’était pas seulement banal, local, mais faisait référence, appel à cette vue insoupçonnable depuis la rue.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie.

13 commentaires à propos de “autobiographie #1 | Les Sapins”

  1. « Le mur de sapins » ou cette idée de foule silencieuse mais présente, presque en souterrain. Les fameux arbres en mouvement. Et puis cette histoire d’histoires qu’on se raconte, qui me frappe dans ton codicille. Invitation acceptée de mon côté et moi de t’inviter en retour à réfléchir à ça : quelle histoire raconte-t-on quand la vérité de la fiction flanche là où s’impose la réalité dans son horreur ?

    • Je crois que je vais sortir mon joker : Святлана Аляксандраўна Алексіевіч.
      Sinon, je t’enverrai par là : https://www.freud-lacan.com/getpagedocument/29226
      Mais in fine, le pire n’est jamais certain. L’horreur n’engendre pas forcément du traumatisme, de l’impossible à dire, parfois elle se manifeste dans le très (trop ?) facile à dire comme dans le roman d’Anne Serre que nous avons lu. Il va falloir refaire un tour de Sentimenthèque pour répondre à ça. On pourrait se dire : qu’ai-je lu, ou vu qui m’a donné une mesure de ce que j’appelle l’horreur, de l’épouvantable ? (Je pense aussi à La vie devant soi, soudain). Mais je pense aussi : qui parle ? Qui regarde pour décrire ? Autrement dit qui est le témoin ou qui témoigne pour lui ? Et là, évidemment, on ne fera pas l’économie d’un entretien dans la montagne avec Paul Celan.

  2. « quelle histoire raconte-t-on quand on cesse de se raconter des histoires ? » Je crois —mais ce n’est pas une certitude— que c’est l’histoire d’un mensonge qui nous tombe dessus si l’on cesse de se raconter des histoires. C’est en ce sens qu’il me semble indispensable de continuer à mentir, voire à se mentir, afin de rendre crédibles les histoires que l’on raconte, voire celles que l’on se raconte. Pas mentir pour dire vrai, mais pour le faire croire. Merci Emmanuelle Cordoliani de poser ainsi une telle question, brûlante d’actualité tant littéraire que politique.

    • “Pas mentir pour dire vrai, mais pour le faire croire.” J’hésite à comprendre ce “le” “pas mentir pour dire vrai, mais pour faire croire” qu’on ment (alors que ce qu’on dit est vrai) ou “pas mentir pour dire vrai mais pour faire croire que c’est vrai” (et donc ne tromper personne en mentant) ? En fait tout est dans le “faire croire” ….

      • @Ugo et @Christian vous allez beaucoup plus loin que moi dans cette proposition, mais je suis heureuse qu’elle vous serve de monture (ou de mouture et quand est-ce qu’on se le prend se café-ficiton ?). De mon côté, j’essaie de distinguer deux choses : les histoires que je me raconte (sur ma vie, sur la vie, sur moi-même) et les histoires que je raconte comme une conteuse, ou en écrivant. Dans le premier cas, il m’est nécessaire de cheminer vers moins de croyances, ce qui tend à accepter qu’il n’y a pas une histoire, mais des versions, des visions, des prismes, y compris dans ce qui me semble le plus intime, le plus familier. Pour ce qui est des histoires que je raconte ou écris, elles sont estampillées comme telles « histoires » du seul fait de la médiation du papier ou de la voix contextualisée (« il était une fois », chapitre 1 ou équivalents). Ce que ceux et celles qui m’écoutent et me lisent vont en faire, je n’en ai pas la moindre idée. Mais enfin, tant à la scène qu’à la page, oui, nous sommes des tricheurs, des illusionnistes, cela n’empêche pas les lapins d’être vivants quand on les sort de notre chapeau, mais on ne va pas se crever les yeux pour jouer Œdipe.

  3. Vu d’ici, vous avez de la chance, Emmanuelle. Cesser de se raconter des histoires, vous savez que ça me fait rêver. Moi, c’est plutôt : quelle histoire vais-je raconter pour commencer à me raconter des histoires ? Mentir, me mentir, me détacher du réel, de l’Histoire, du souvenir nécessairement précis, fictionner.
    Je n’ai pas pu participer à votre atelier Voix mais je lis vos écritures d’été et maintenant d’automne. Savez vous le bien que ça fait de lire ces parcours dont je pressens, entendant Belle équipe, Charonne, qu’ ils se passent à pas cent mètres de moi ? Vous voyez, j’ai encore besoin de ces noms pour faire miennes vos histoires mais ça va passer. Je vais pas le lâcher comme ça cet atelier ! Je ne suis pas sûr qu’arrêter de vous raconter des histoires soit une bonne idée.

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