L#12 Une phrase des tirets

«  — Elle fixe flou un ou plusieurs motifs — Le papier-peint —  » Phrase hachée en deux parties. Dans le style de forme que j’ai adopté pour écrire ce livre en gestation. Contrairement à la structure grammaticale de la phrase en général, les miennes n’ont pas de points. Mes phrases procèdent par segments reliés par des tirets longs. Si mes phrases segmentées n’ont pas de points, elles ont toutes une majuscule initiale. C’est un parti-pris. Mais c’est aussi une forme qui s’est imposée à moi.
Ce parti-pris du tiret séparateur et de la majuscule initiale est choisi pour rythmer le texte. Cela maintient une lecture un peu haletante ; cela bouleverse la syntaxe ; cela a pour fonction de dérouter le lecteur, de le placer dans une position où il doit réfléchir pour rétablir un ordre plus conventionnel de lecture. En même temps, les idées me viennent comme ça ; à ce rythme-là.
«  — Elle fixe flou un ou plusieurs motifs — Le papier-peint —  » Ici, la phrase fonctionne par ellipses et par décentrements. Dans un style plus conventionnel, on dirait mieux : « Elle fixe un ou plusieurs motifs du (sur le) papier peint, qu’elle voit flou. » ou encore : « Elle fixe le papier-peint et voit flou un ou plusieurs motifs. » Mais on perdrait la dynamique en étant obligé de rajouter préposition, conjonction, pronom, verbe… ; en regroupant les deux segments ; en supprimant les tirets.
«  — Elle fixe flou un ou plusieurs motifs — Le papier-peint —  » Ici, l’étrangeté naît, d’une part, du rapprochement du verbe conjugué « fixe » et de l’adjectif « flou » qui a valeur d’adverbe ; d’autre part du fait qu’il y a un ou plusieurs motifs, ce qui est deux choses différentes ; enfin, de l’éloignement par le tiret et la majuscule de la phrase nominale « Le papier-peint ».
«  — Elle fixe flou un ou plusieurs motifs — Le papier-peint —  » Cette composition de phrase non conforme aux règles de la syntaxe normative est lacunaire et fonctionne presque comme un haïku. Le syntagme « Le papier-peint » étant relégué, séparé, en fin d’énonciation acquiert un surplus de poids et une importance accrue dans la phrase. L’adjectif à valeur d’adverbe « flou » est aussi un raccourci qui donne de la force à l’expression.
L’emploi des tirets longs dans tout le texte fait que les segments de phrases conjuguées, les phrases infinitives, les syntagmes nominaux sont à la fois réunis et séparés. Toute la structure rythmique se tient là, dans la succession hachée, entrecoupée et reliée ; avec bouleversement partiel de l’ordre de la syntaxe.

A propos de Fil Berger

Fil Berger, je, donc, compose les textes qu’il écrit avec des artefacts sonores et graphiques et ses pièces musicales avec des artefacts d’écriture et graphiques. Le tout cherche, donc, une manière d’alchimie modeste située entre ces disciplines. Il a publié des livres d’artiste avec le plasticien Joël Leick chez Æncrages et Dumerchez. Quelques revues comme Paysages écrits, Traction Brabant ont retenu des textes. Il a travaillé et composé des pièces musicales documentées sur CD. Il a partagé pendant plus de vingt ans des moments de création avec des chorégraphes, des plasticiens, des auteurs, des improvisateurs et des compositeurs. Il a animé des ateliers d’écriture et de partitions graphiques avec des personnes de toutes sortes. Fil Berger, je, donc, est un improvisateur qui compose et performe en forgeant ses propres outils, ses champs lexicaux, ses instruments, sa présence au monde en les mettant sans cesse en variation continue. Son travail est la recherche de convergences multiples entre... l’idée et la pratique du « baroque » et... la pratique et l’idée de l’insurrection « œuvrière » autonome.

2 commentaires à propos de “L#12 Une phrase des tirets”

Laisser un commentaire