autobiographies #04 | les lieux

On prend l’autobus pour s’y rendre. Rester sur la plate-forme, aspirer le vent, voir défiler les immeubles en pierre blanche parfois sculptés. J’aurais voulu comme le contrôleur tirer sur la chaine pour diriger la montée et la descente des passagers. 

Les derniers autobus à plate-forme disparaissent le 23 janvier 1971. Leur suppression a été décidée pour des raisons de sécurité – certains ont parcouru plus de 2 millions et demi de kilomètres -, mais aussi économiques, les nouveaux autobus ne nécessitant qu’un seul agent de la R.A.T.P.

Sentons-nous les regards admiratifs de nos parents devant les immeubles cossus des beaux quartiers autour du bois de Vincennes ? Les avenues  deviennent rues, moins d’arbres, de petites maisons. 

Fontenay sous bois.Trottoirs en terre délimités par de larges bordures de granite, caniveaux en creux troués aux coins de rue par d’immenses bouches d’égout. 

On arrive à un minuscule pavillon en briques dans un quartier ouvrier. Époque où le 93 n’était pas gangréné par les tours. 

N° 23, l’entrée,  au milieu de  deux murs bas surmontés de tiges métalliques vert foncé, terminées par des pointes coniques comme des harpons. Il  faut sonner, et là s’encadre une silhouette aussi large que la porte, bien plus haute, vêtue d’une blouse grise boutonnée. On se recule pour ne pas se cogner le visage contre le ventre proéminent. C’est l’oncle Émile, un géant, ogre moustachu au béret noir. Derrière lui, petits poucets, nous montons les trois marches du perron abritées par une marquise en verre. La maison n’est séparée de la clôture que par quelques mètres. Des galets délimitent de chaque coté de chétifs massifs figés par l’hiver. 

Nous grattons nos chaussures boueuses avant d’entrer. À droite, s’alignent des paires de patins en feutre de différentes tailles. J’aime y poser mes  pieds pour me  laisser glisser sur le carrelage aux dessins géométriques noirs et blancs du couloir séparant la maison en deux vers la salle à manger, salon. Premier regard pour vérifier si les deux écureuils roux, empaillés, queue en panache, sont bien là. Nous nous asseyons sur des chaises, l’oncle calé dans son fauteuil. 

Alors, elle arrive de la cuisine, toute menue, un doux visage fin qui fait penser à une souris, son chignon gris maintenu par des peignes en nacre. Malgré cela des mèches débordent, s’enroulent sur ses joues accentuant sa bonté. Elle marche à petits pas, légèrement voutée, pas seulement à cause du plateau en bois tapissé d’un napperon en dentelles portant de petits verres à pied biseautés. Même sans plateau, elle semble affaissée comme bossue. Elle trottine plutôt qu’elle ne marche. 

Ils n’ont pas d’enfants. Cela nous intrigue, même en même temps, il y a une telle disproportion  physique entre eux  ! Nous avons droit aux gâteaux secs et à un sirop à partir de crème de cassis. Parfois des madeleines dont le parfum à la fleur d’oranger nous saisit dès l’entrée. 

Échanges de nouvelles, d’abord sur la famille : « Tu as des nouvelles de Joseph ? » Joseph, notre papi, le frère d’Émile. Puis les notes des enfants. Nos parents en sont fiers. Suivent des conversations où il est question de meetings, de syndicats, de parti communiste, l’oncle s’enflamme , sa moustache noire tressaute. 

Vous voulez aller jouer dehors les enfants ? 

Oui. 

Nous avons  épuisé nos regards à chercher ce qui avait pu changer depuis la dernière fois. Nous  nous sommes disputés ( à voix basse) à propos du décompte  des médailles  sur les uniformes de militaires au regard triste ou bombant le torse, figés dans leurs cadres argentés à motifs de fleurs ou arabesques. 

Nous  fonçons  dans le couloir, traversons  la maison, de la rue vers la cour arrière. Notre père se lève, décroche nos vêtements, écharpes, bonnets, du porte-manteau bistrot en bois. Referme derrière nous la porte donnant sur la petite cour. 

Soyez sage les enfants. 

Trois marches, on s’assoit, aucun jouet, pas un ballon. Au fond,  la remise, on chasse le givre pour voir par la verrière l’intérieur :  marteaux, hache, scies … Interdiction d’entrer. 

Sur le côté, le long du mur, le vélo de l’oncle.  On ne s’approche pas de peur de se salir. Le vélo de notre père a de  la graisse, une graisse transparente pour huiler la chaîne. 

Alors, on attend, on imagine, on se raconte des histoires. Pourquoi n’ont-ils pas d’enfants ? Ce géant est-il un peu ogre ? Un chat noir s’approche, il veut entrer,  on essaye de l’attraper, il s’enfuit apeuré. 

À gauche de la remise, les W.C. au fond de la cour. Porte en bois grise fermée par une petite targette. On y va à tour de rôle malgré mal forte odeur qui s’en dégage. Ça on a le droit. 

Avant que la nuit tombe, notre père vient nous chercher. On va partir, dîtes « Au revoir ». 

Par la porte entr’ouverte de la chambre, j’aperçois la machine à coudre à pédale sur sa table en bois verni, la même que celle de ma grand-mère. 

Un dernier bonbon donné par la tante qui nous serre contre sa blouse à carreaux. 

Vous les gâtez !

L’oncle nous  raccompagne.  

À  bientôt ! Écrivez pour donner des nouvelles !

LE 29 novembre 2021

A propos de Guillerot Catherine

Enfance entre Berry et région parisienne. Étudiante à Paris VIII Vincennes en littérature, philosophie et Français Langue Étrangère. Enseignante en Lycée Professionnel pendant 17 ans dans divers coins de France , puis en Collège et en Lycée. Quelques années à Mayotte dans l’Ocean Indien. Amoureuse des mots, du théâtre, de la nature. Voyageuse sur les océans et sur la terre. Ai écrit deux livres « Dialogue avec Jean » et « La traversée d’Ariane ». Fréquente la Maison Gueffier, à La Roche sur Yon lieu d’échanges et de rencontres extraordinaires avec des écrivains contemporains. Ai animé des ateliers d’écriture à la bibliothèque où je suis bénévole.

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