autobiographies #08 | la cuisine du Berry


C’était le tablier noir à points blancs ; la main ridée pour écarter les cheveux gris du visage ; à rajuster le peigne en nacre ; les gouttes de sueur au-dessus de la cuisinière ; le tisonnier pointe glissée dans le creux du rond en fonte ; à se brûler les doigt sur la tige tenue par un chiffon ; le visage rosi par les flammes ; le bas de la porte poussé d’un coup par les sabots en bois aux bouts pointus ; le père Joseph dans sa vareuse bleue en coton assortie au pantalon ; courbé, à la main le panier tressé en osier rafistolé par un fil de fer ; à ras bord de bûches ; on était réveillé dès l’aube à sentir l’odeur des tranches du « pain de deux » grillées sur la cuisinière ; le robinet et son tuyau flexible au caoutchouc craquelé ; à le toucher une sensation bizarre ; monter sur la pointe des pieds pour se laver les mains ; la petite coupelle en émail bleu ciel décorée d’une rose rouge accrochée trop haut ; le savon noir à l’odeur acre ; la goutte persistante du robinet qui fuyait ; se faire gronder ; puis devant les grands bols blancs à motifs fleuris ; assis sur les chaises paillées ; à entendre les glouglou de la cafetière à côté de la casserole du lait ; se lever précipitamment dès le clac-clac de l’antimonte lait ; les pantoufles fourrées glissent sur les tomettes cirées ; ne t’approche pas, j’ai entendu ; le coup sonore du facteur frappant à la vitre de la porte d’entrée ; sa sacoche en cuir au grand rabas sur son ventre ; le verre de vin rouge proposé et englouti debout ; la grand-mère s’essuyant les mains sur son tablier ; et puis saisir l’étui gris sur le rebord du vaisselier encastré dans le mur ; pour mettre ses fines lunettes
cerclées en aluminium ; le canif en métal sorti de la poche du pantalon, glissé avec soin entre l’étiquette bandeau avec l’adresse et le journal « La Nouvelle République » ; mouvement précis des doigts ; la lame avance en diagonale ; grignotement de souris ; il pose le bandeau du quotidien sur un tas avec les autres ; les nouvelles du jour étalées sur la toile cirée ; taches d’encre laissées ; la porte en fonte bleue ouverte pour y enfourner le poulet ; avant pousser les torchons à carreaux rouges séchant sur la barre de cuivre ; traîner dans la cuisine enveloppée par la chaleur; rêver dans les vapeurs de lessiveuse ; les bocaux en verre dansant une drôle de gigue ; les vieux tissus ne suffisant pas à les caler ; onze heures ; on étouffe ici ; ouvrir les vantaux vitrés supérieurs de la porte ; caquètement d’une poule dans la cour.

L’atelier
Accolé au pavillon ; verrière sur trois côtés au dessus d’un muret de un mètre vingt de hauteur ; pour laisser entrer la lumière par les vitres verticales entre les montants en acier ; mastic crème se décollant parfois ; à cligner des yeux éblouies dès le franchissement de la porte vitrée ; les jappements de joie de l’épagneul aux oreilles tombantes ; cartables balancés au sol ; happées par l’odeur de l’encre et des gitanes maïs ; toujours aux lèvres des ouvriers salopettes bleues ; paquets entrouverts ; la silhouette noire de la gitane levant son tambourin danse sur l’établi ; puis observer les doigts jaunis tenant délicatement la fine pince ; fascinées par les minuscules lettres classées dans de petites cases ; les grands tiroirs d’imprimerie à moitié sortis ; à penser aux pâtes alphabet de la soupe ; aux mots écrits dans la cuillère ; là tout l’alphabet en plusieurs dimensions ; se demander comment ils se retrouvaient dans les ribambelles de lettres ; jeu de patience pour nous à deviner les mots agencés à l’envers ; à imaginer le sens de la phrase ; pour eux dextérité rapidité ; penser aux caractères espace, noir devenant blanc sur la feuille ; les rayons du soleil à travers la verrière se reflétaient sur les loupes à la poignée en ébène ; et puis le prospectus, la page imprimée première épreuve ; intimidées à l’instant crucial où le patron prenait entre ses doigts l’épreuve, vérifiait ; tout s’arrêtait ; joie ou colère ; si c’était à recommencer des heures supplémentaires en perspective pour livrer à temps ; si c’était bon appuyer sur le bouton tchik tchik tchik des rotatives ; l’ atelier envahi par l’odeur de l’encre ; on sortait par la porte qui donnait dans le sous-sol du pavillon ; elle, la femme du patron, derrière son bureau rédigeait les factures à envoyer aux clients ; vous pouvez monter les filles ; le quatre heure est prêt ; Teddy, le chien se faufilait entre nos jambes.

Le coucher
Se pencher à la fenêtre ; étirer les bras ; pour fermer les persiennes grenat ; aperçues à travers les branches du saule les vitres embuées du Tabac ; la carotte au-dessus de la boîte à lettres jaune ; à remarquer l’homme au béret ; titubant sur le trottoir luisant ; sous la fenêtre le radiateur en fonte ; le pschitt quand on le purgeait ; à se brûler les doigts ; tirer les doubles rideaux en cretonne fleurie ; assortis aux dessus de lit ; l’ anneau en bois qui coince ; bien plier le dessus de lit au bout ; avec la main lisser le tissu ; glouglou du robinet de la salle de bain attenante ; sifflement d’un train au loin ; à la va-vite le baiser déposé sur les joues ; trop grande pour les histoires racontées ; avant de sortir éteindre le lustre en chêne aux ampoules bougies ; noir ; la main cherche la poire conique de la lampe de chevet ; sur le mur des rais de lumière horizontaux ; dessins étranges des fentes des persiennes ; imaginer la vie des poupées de la vitrine ; la duchesse robe de velours bleu clair, perruque argentée ; autour sa cour de provinciales ; Niçoise au chapeau de paille ; Sablaise, haute coiffe en dentelle, sabots noirs à talons ; penser à la grand-mère qui en rapportait à toutes les vacances ; sans pouvoir s’endormir ; avec l’envie d’aller faire pipi ; les pieds sur la descente de lit, le parquet ; froid du carrelage du couloir ; à tâtons sans allumer ; à jouer les espionnes derrière le rideau de la salle à manger ; hypnotisée par les flashs noirs et blancs de la télévision ; à regretter que cela ne soit pas le soir de « La piste aux étoiles » ; tirée par la chemise de nuit dans la chambre ; ma soeur ; viens de te coucher, je vais le dire aux parents ; se consoler avec le livre de la collection « Rouge et Or » ; juste pour s’endormir.

A propos de Guillerot Catherine

Enfance entre Berry et région parisienne. Étudiante à Paris VIII Vincennes en littérature, philosophie et Français Langue Étrangère. Enseignante en Lycée Professionnel pendant 17 ans dans divers coins de France , puis en Collège et en Lycée. Quelques années à Mayotte dans l’Ocean Indien. Amoureuse des mots, du théâtre, de la nature. Voyageuse sur les océans et sur la terre. Ai écrit deux livres « Dialogue avec Jean » et « La traversée d’Ariane ». Fréquente la Maison Gueffier, à La Roche sur Yon lieu d’échanges et de rencontres extraordinaires avec des écrivains contemporains. Ai animé des ateliers d’écriture à la bibliothèque où je suis bénévole.

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