autobiographies #11 | ça commence comme ça

Commode petite chambre, premier tiroir.
Brassière en coton perlé, douce au toucher, on imagine l’enfant, on imagine la peau de l’enfant, on imagine la main qui a cousu sans trembler le premier vêtement de l’enfant, on imagine l’aller retour de l’aiguille argentée, le fil de soie pour l’enfant-roi, l’œuf en bois glissé dans l’étroitesse de la manche, simple rectangle de percale découpé, orné de délicates fleurs brodées, perce-neiges entrelacés sur la peau de l’enfant, sur les pliures du bras, on imagine le visage de l’enfant, on imagine le souffle de l’enfant, on imagine l’enfant dans son entier.

Meuble d’entrée, petit billet trouvé, intitulé Où sont les clés?
Celle du portillon, celle de la chambre du deuxième, celle de l’horloge et toutes les autres? Se sont fait la malle les garces, se sont fait la malle avec la porte du placard. Celles si bien rangées, si bien étiquetées, si bien accrochées, méticulosité de l’oncle, guirlande de clés, cliquetis des clés, enterrement de l’oncle méticuleux, fatras de fleurs sur la tombe de l’oncle. Où sont les clés?

A vendre commode deux tiroirs, à vider.
Une unique robe longue vert céladon, des chapeaux crème chantilly, des voilettes, des chaussures de satin dépareillées pour aller danser, des mains et des visages qui ne sont plus et qui regardent, épaisseur d’un monde qui s’échappe sans mots dire, beauté intemporelle, ni au présent ni au passé, des rencontres, des rendez-vous, des repas, des lieux, des enfants, des cris, des éclats de rire. Le tiroir fourmille de vie, on dirait des secrets, une farandole de secrets.

Commode petite chambre, deuxième tiroir.
Dans une boîte en cuir, on a rangé les enfants, droits comme des I , les pieds joints, les chaussettes remontées jusqu’aux genoux, les mains crispées le long des cuisses, le même sourire dans toutes les bouches. Dans une boîte en cuir on a rangé les enfants, les photos des enfants. À côté de la boîte en cuir, il y a les adultes, ils sont sortis du carton éventré, des photographies éparses, des télégrammes, des factures, des notes, des inventaires de meubles, des listes de courses, des enveloppes vides, des timbres sans colle. Tout le monde se parle, se regarde, s’étripe et s’écrit dans ce tiroir.

Étagères de l’armoire de la chambre de Elle.
Elle, en tenue du soir, savates aux pieds et chemise de nuit en nylon transparent. Elle ouvrait la porte de l’armoire, tintement du verre, bruit du liquide versé, liquide rouge ou mordoré, le Quina, son préféré, bouteilles d’apéritifs vides camouflées dans un cabas opaque, bruit du liquide versé donc, craquement d’une allumette, grésillement de la cigarette allumée, odeur du tabac brûlé, mine ravagée, pièces de monnaie éparpillées, pastilles Vichy émiettées. Dérangement de Elle, ivresse jamais joyeuse. Elle, reflet fugace sur le miroir de l’enfant qui regarde. Elle, la mère. Refermer la porte de l’armoire.

A propos de Monique Renaudeau

Entre lecture et écriture, amoureuse de la mer et des mots, ceux qui surgissent ou qui reviennent, ceux qui s’enchaînent et qui deviennent phrases, des marées de mots.

3 commentaires à propos de “autobiographies #11 | ça commence comme ça”

  1. Merci Jean Luc,
    Cet inventaire que j’épuise par tous les bouts, ça passe par les clés, par les secrets de famille, par toutes les histoires ramassées ici ou ailleurs. Ouvrir les portes, toutes les portes, celle d’une chambre, d’une armoire et ouvrir les tiroirs, les boîtes dans
    les tiroirs !

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