autobiographies #04 | carnet d’adresses : l’esprit n’est rien sans le souffle des origines – A. Suarès

Le carnet d’adresses dans ma tête ne m’appartient pas. C’est le legs d’une petite fille.
De couleur bleu franc, sa peau à l’odeur du vent dans les pins. Il contient un conglomérat de monde, un babélisme. Ses mots, éclats et brisures de vie, on le goût du sel. Ces lieux ne sont plus, ou peut-être n’ont-ils étaient que dans l’imaginaire d’une enfant.

Allées Meilhan
On descend les allées Meilhan. Toujours. A partir du kiosque à musique du square Stalingrad jusqu’au boulevard Dugommier. En décembre, deux lignées de baraques blanches, côte à côte, ouvrent leur unique fenêtre, comme un balcon. A l’intérieur sur trois à quatre marches sont installées des statuettes d’argile, symbole d’un peuple provençal figé dans son quotidien. Peuple de l’enfant roi, de l’enfant Dieu, que personne n’attends et que tous espèrent. Ces santons rivalisent de couleur, de beauté, d’expressions, de taille. Ils nous aguichent, nous font briller les yeux et notre âme d’enfant, pour être l’heureux élu de notre crèche et vivre la magie de Noël parmi les vivants. Les baraques entrent elles ont tendu des guirlandes lumineuses offrant un ciel étoilé à la plus noire des nuits. Il y a en ce lieu et à ce moment-là, une paix et une joie ambiante, l’odeur de sucre cuit et du marron chaud,  chaque flâneur cherche un trésor, le plus beaux des petits Jésus peut-être, ou un berger avec son troupeau ou encore un joueur de fifre…

Les catalans
Une crique, difficile d’accès, la seule plage en centre-ville, ainsi nommé car seuls les catalans ont eu l’audace d’y échouer leurs barques pour décharger leur cargaisons lors des commerces de l’étoffe. On y pénètre par le Cercle des Nageurs de Marseille, l’entrée y est payante. Pour des gamins sans le sou, il faut ruser, y aller en bande et avoir un peu de bagout. Contre le parapet qui surplombe, il y a creusé dans le mur, des alcôves orange encadrés de blanc ; on peut se changer et y laisser ses affaires de ville en toute discrétion pour un bikini. Dans le prolongement de la tour du Lazaret, un promontoire de béton nous permet de plonger en pleine mer. Le sable de la plage se partage entre le beach-volley et les baigneurs.

Rue Nouvelle
Dans le quartier de la Joliette, cette petite rue pentue est des plus cosmopolites et populaires. Le numéro 5 est au mitan de la rue. Un immeuble de quatre étages. Passé la porte de bois, un recoin reçoit 3 rangées de boîtes aux lettres. Un escalier fait de mauléons rouges avec un nez de marche en bois lustré et sa rampe de fer forgé grimpent les étages. A chaque demi-palier, un fenestron protégé par une grille ouvre sur la rue. Au troisième étage, il y a deux appartements ; celui de gauche est loué par une famille d’émigrés italien. Lui est dockers au port. Angèle, sa femme, une belle brune, cuisine divinement la sauce de la pasta. Ces jours là tout l’immeuble embaume l’Italie. L’appartement de droite est occupé par notre famille. Père est militaire, mère s’occupe de son foyer. Mes deux frères et moi sommes des minots jouant tout le jour dehors car la maison est petite. L’entrée est un long couloir de tommettes rouges dont ma mère refait régulièrement les joints avec du « blanc d’Espagne ». Près de la porte de sortie, la chambre des enfants, puis en enfilades : des toilettes, une cuisine et tout au fond la chambre des parents. Toutes les fenêtres ouvrent sur une cour intérieure où sèche du linge sur des cordes à poulie. Il n’y a pas de salle de bain, on se lave à la pile de pierre de la cuisine et une fois par mois on prend une douche dans une lessiveuse en zinc.

Boulevard de Vauban
Au pied du bois sacré, la paroisse Saint Jean d’Assise. Le long de l’allée centrale, bordée de bancs de bois, une lumière jaune nimbe ce lieu d’une grande sérénité. « Par l’eau du baptême je remets ta vie à la grâce de Dieu». Déjà les prémices de l’abandon.

Rue de la calanque
Marcher longtemps pour entendre battre son cœur à l’amour naissant. Aller à l’autre bout de la ville, juste avant les collines pour se laisser tourner la tête. Sur la plage de la Pointe Rouge il n’y a plus de barques de pêche et dans les anciens boxs plus de filets ou de nasses. Le lieu est devenu le rendez-vous des jeunes qui dansent au soleil, pieds nus dans le sable sur des musiques à la mode, en sirotant une menthe à l’eau. Lieu des premiers amours d’été où seul aujourd’hui est important. Let it be !

A propos de HELENE OURTIES

Je suis née à Marseille en 1956, et m’installe à Montpellier en 1974. Mes choix d’expression artistique sont la photographie et l’écriture. Ma curiosité est vaste. J’aime l’art, la poésie, le beau, le monde, la vie. J’aime les paysages, les nuages, les vagues, les forêts, les oiseaux. J’aime la nature (même humaine). La photographie ouvre au monde qui nous entoure. Le côté fugace de la prise de vue aiguise notre regard, le corps est en éveil, aux aguets de l’insolite, de la moindre beauté que l’œil perçoit comme telle. Mes images expriment ma singularité au plus près de ma sensibilité, dans toute sa complexité, âpreté ou tendresse. J’accompagne mes images de poésies-brèves, qui font écho à l’émotion vécue, alors parfois un livre sort des limbes. J'aime les histoires qui nous emmènent en voyage. Ma quête artistique est de vous inviter à me suivre. https://ourtieshelene.wixsite.com/ourtieshelene/blog

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