autobiographies #06 | une si longue nuit

On s’arrête pour la nuit. C’est la règle. Même les gars de la Légion étrangère qui poursuivent les orpailleurs, on la leur répète à chaque embarquement : on ne navigue pas la nuit ! La nuit c’est trop dangereux sur le fleuve, les arbres à la dérive, les paquets de lianes qui t’emmènent par le fond en se prenant dans l’embarcation et celles qui te stopperaient dans les passages étroits. Quand tombe la nuit, on se dépêche de trouver un banc de sable, un abri, un endroit pour débarquer. Elle tombe vite, pas de crépuscule, pas de demi-mesure. Il fait noir d’un seul coup et si tu n’as pas déjà tes lampes, tes bagages, de quoi faire ton feu et monter ton hamac et ta moustiquaire, tu es perdu. La forêt c’est pareil, pas de forêt la nuit. Dans la journée, il y fait déjà une lumière de crypte, de cathédrale sans vitraux ni rosace. Les arbres comme des piliers de pierre de 30 m et plus s’abattent sans prévenir et tu n’avances qu’en te frayant un sentier à la machette. La nuit c’est impossible. Il y a peu d’animaux dangereux, peu d’animaux tout court, mais une infinité de bestioles qui remplissent tout l’espace et que tu n’as pas envie de rencontrer ; des insectes, des araignées, des crapauds, des chauves-souris. Quand on a monté le camp, fait le feu, manger et bu, il n’y a plus rien à faire qu’à écouter la nuit en essayant de s’endormir. Si tu n’es pas fatigué, juste endolori des mauvaises positions d’une journée entière dans le bateau, tu dormiras mal, tu guetteras les bruits dans le noir profond, tu auras trop chaud, envie de boire, de pisser, sans avoir le courage de descendre de ton hamac. Tu te battras avec des sensations de frôlement, des impressions d’intrusion, des intuitions de danger, des perceptions de piqures, griffures, mordillements, succions. Tu passeras ta nuit à essayer de démêler le vrai du faux, production de ton esprit et ressenti de ton corps. Tu passeras la nuit à essayer de ne pas dormir, à rester vigilant. Tu passeras ta nuit à tenter de te raisonner, de te rassurer en réprimant parfois ton envie de hurler de frayeur. Tu ne t’endormiras qu’aux petites heures du matin quand la chaleur sera un peu moins lourde et déjà il faudra repartir, car le jour se lève tôt.
Tu apprendras petit à petit à jouir de la nuit tropicale ou bien tu n’auras plus qu’à faire demi-tour. Aux touristes qui veulent aller trop loin, je fais lire le livre de Raymond Maufrais, un gamin de 25 ans parti seul pour rejoindre les monts Tumuc Humac. On n’a jamais retrouvé son corps, c’est un Indien qui a découvert son carnet au bord d’une crique, il racontait qu’il avait même mangé son chien. Son père l’a cherché pendant dix ans. C’était dans les années 50, mais ça n’a pas changé. Tant que tu n’es pas seul, tout va bien, on peut même appeler l’hélico pour te rapatrier à Cayenne. T’en fais pas !

A propos de Danièle Godard-Livet

Raconteuse d'histoires et faiseuse d'images, j'aime écrire et aider les autres à mettre en mots leurs projets (photographique, généalogique ou scientifique...et que sais-je encore). J'ai publié quelques livres (avec ou sans photo) en vente sur amazon ou sur demande à l'auteur. Je tiens un blog intermittent sur www.lesmotsjustes.org et j'ai même une chaîne YouTube où je poste qq réalisations débutantes.

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